ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR SCEAUX, — IMpr, IMKHIE CHAnAlRE ET FILS. ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR (JOURNAL DE MICROBIOLOGIE) PUBLIÉES sous LE PATHONAGE DE M. PASTEUR PAR M. E. DUGLAUX MEMBRE DE l'iXSTITUT PROFESSEUR A LA SORBONNE Et un Comité de rédaction composé de MM. CHAMBERLAND, chef de service à l'Institut Pasteur, D' GRANCHER, professeur à la Faculté de médecine, METCHNIKOFF, chef de service à l'Institut Pasteur. NOCARD, du'ecteur de l'École vétérinaire d'Alfort, D"" ROUX, chef de service a l'Institut Pasteur, Dr STRAUS, professeur à la Faculté de médecine. TROISIEME ANNEE s. 1890 PARIS G. MASSON, ÉDITEUR LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE 120, BOULEVARD SAINT-GERMAIN EX FACE DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE 1890 4"" ANNÉE. JANVIER 1890. N° I ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR SIR LE DOSAGE DE LA SIC8ASE (3^ mémoire) FORMATION DE SUCRASE CHEZ L'ASPERGILLUS NIGER Par m. a. FERNBAGH. Dans deux mémoires antérieurs ', j"ai essayé de donner une idée des difficultés que présente le dosage de la sucrase; j'ai montré d'une part les graves causes d'erreur auxquelles on s'expose en cherchant à doser cette diastase en milieu neutre; j'ai fait voir, d'autre part, que son action en milieu acide, tout en faisant disparaître ces causes d'erreur, ne permet cependant pas d'arriver à un procédé de mesure immédiat, parce que les quan- tités de sucre interverti dans ces conditions ne sont pas propor- tionnelles aux quantités de sucrase employées. On peut néanmoins songer à utiliser les notions qui résultent des faits que je viens de rappeler, et fonder sur elles une méthode de mesure un peu détournée, il est vrai, mais qui n'en conduit pas moins à un dosage assez précis. ■1. Ces Annales, 1889, p. 473 et o3l. 2 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. I. Méthode de dosage de la sucrase. L'exposé de cette méthode exige le développement d'une notion nouvelle, la définition de ce que nous appellerons désor- mais Vunité de sucrase. Reman^quons, en effet, que nous n'avons jusqu'ici introduit dans notre exposé aucune idée d'unité, pas plus que ceux qui se sont avant nous occupés des diastases. Il nous semble qu'il y a là une lacune qu'il sera facile de combler au fur et à mesure que les connaissances qu'on a sur chaque diastase en particulier se seront complétées, et que nous sau- rons mieux toutes les influences qui modifient leur action. Pour la sucrase, en particulier, nous pouvons dès maintenant définir ce que nous appellerons l'unité, et nous en tirerons immé- diatement un avantage considérable, celui de fixer les idées en abrégeant le langage, et de faciliter la comparaison des différentes quantités en présence desquelles nous pourrons nous trouver. Qu'avons-nous appris au sujet de la sucrase? Nous savons que la quantité de sucre interverti par une dose déterminée de su- crase dépend de la température, de la durée de l'action, de l'aci- dité du milieu, sous la réserve des faits que nous avons rappelés plus haut. Nous devons donc, dans notre définition, tenir compte de toutes ces influences, et nous pouvons dès lors définir l'unité de sucrase comme il suit : L'unité de sucrase est une quantité de sucrase capable d'intervertir 20 centigrammes de saccharose en une heure à la température de 56°, en présence de ^^ d'acide acétique. Les 20 centigrammes ne comprennent pas le sucre interverti par l'acide seul; ils sont la difi"érence entre le sucre interverti total, et ce que l'acide intervertit pour sa part, cette dernière quantité pouvant subir d'une expérience à l'autre des variations sur lesquelles j'ai déjà appelé l'attention. Les faits que j'ai exposés précédemment expliquent suffisam- ment le choix de la durée de l'action et de la température dans notre définition pour qu'il soit inutile d'insister davantage. On pourra employer tout autre acide que l'acide acétique à la dose demaximum d'effet, toutes les fois qu'on sera sûr que cet acide est le seul présent dans la liqueur. Quant au chiffre de 20 centi- grammes, il est clair qu'il est choisi arbitrairement; mais sou choix a été dicté par ce fait qu'opérant toujours l'interversion SUCRASE CHEZ L'ASPERGILLUS NIGER. 3 avec 10^'' de liquide et amenant avec les eaux de lavage du tube à20''", j'ai toujours eu ainsi un liquide renfermant environ 1 % de sucre à l'état de sucre interverti, c'est-à-dire que j'étais toujours placé dans les conditions dans lesquelles on se place pour titrer la liqueur de Fehling', qui sont les seules dans lesquelles les dosages de sucre soient absolument comparables. Oji remarquera que cette définition ne tient évidemment pas compte d'autres influences, spéciales à chaque essai, que subit l'action de la sucrase, en particulier des sels ou des matériaux en solution présents dans la liqueur en dehors de la sucrase elle-même ; nous verrons plus loin comment on peut, dans la pratique, tenir compte de ces influences qui ne sont nullement négligeables lorsqu'on veut arriver à un chifi're précis. Pour le moment, la définition telle que nous l'avons donnée nous permet d'exposer la marche générale du dosage ; elle en renferme impli- citement le principe. Un liquide à sucrase étant donné, au lieu de chercher la quantité de sucre que peut intervertir un volume déterminé de ce liquide, en présence d'acide acétique, nous chercherons quel est le volume qu'il faut en employer pour intervertir une quantité de sucre fixée à l'avance une fois pour toutes, 20 centigrammes par exemple, et, de la quantité de liquide employé, nous dédui- rons par un simple calcul quelle est sa richesse en sucrase. Le premier mode de dosage nous eût conduit à fonder notre calcul sur une proportionnalité qui, l'expérience nous Ta montré, n'existe pas; dans le procédé de dosage que nous proposons, la proportionnalité sur laquelle le calcul repose est évidemment toujours réalisée. Quelques détails sont nécessaires pour compléter l'exposé théorique de ce mode de dosage. Il exige tout d'abord que l'on ait en sa possession un liquide à sucrase, obtenu comme celui dont je me suis servi jusqu'ici dans mes expériences, et dont 1"'' renferme l'unité de sucrase telle qu'elle a été définie plus haut. C'est ce qu'elle j'appellerai dorénavant la sucrase normale. Nous allons voir tout à l'heure l'utilité de cette liqueur. On commence par déterminer l'acidité du liquide dans lequel on veut doser la sucrase. On fait ensuite un certain nombre d'expériences préliminaires simultanées, destinées à indiquer quel est le volume de liquide qui renferme l'unité de sucrase. 4 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Dans une série de tubes on introduit des volumes croissants de ce liquide, 1, 2, 3, 4, 5 centimètres cubes, et s'il y a lieu, la quantité de soude nécessaire pour neutraliser aussi exactement que possible les volumes de liquide employés. Puis on ajoute 1'" d'acide acétique à 10 °/o, et dans tous les tubes le même voluiiie de saccharose à oO %, de manière à ne pas dépasser le volume total de 10"' et à le compléter même, le cas échéant, avec de l'eau distillée. En pratique, lorsque 4*^'' du liquide ne renferment pas l'unité, il est assez peu riche en sucrase pour qu'un dosage approximatif, comme celui que nous exposerons plus loin, soit suffisant. Eu effet, si tel est le cas, 100" du liquide ne renferment pas assez de sucrase pour intervertir 5 grammes de saccharose dans les conditions où on opère, c'est- à-dire dans des conditions de température et même, en général, d'acidité bien plus favorables à linterversion que celles que réalise la culture de l'organisme étudié. On peut donc s'arranger de manière à amener les volumes de liquide, de soude et d'acide employés à ne pas dépasser 6'"'' ; on peut alors employer 4'''' de saccharose ou 2 grammes, et dèslors on est placé dans les condi- tions oii les expériences d'interversion sont comparables, c'est- à-dire où il n'y a pas plus de ^ du sucre total présent interverti à la fin de lexpérience. Après avoir laissé la série de tubes pendant 1 heure au bain-marie réglé à 36°, on arrête l'interversion en ajoutant dans chaque tube un léger excès de potasse ou de soude, et on fait le dosage du sucre interverti dans le tube renfermant 1" et dans celui qui en renferme 4, après avoir amené le contenu de chacun de ces tubes à 20"'. Si la différence entre les chiffres trouvés pour les deux tubes ne s'élève pas à un centigramme, la quantité de sucrase renfermée dans le liquide peut être considérée comme nulle ou négligeable. Mais la certitude à ce point de vue n'est acquise qu'a la suite d'une deuxième expérience dont la marche est un peu différente, et dont le résultat plus rigoureux doit venir confirmer ce premier essai préliminaire. Remarquons, en effet, que si le liquide étudié ne renferme pas de sucrase, et si, par suite, le sucre interverti dosé résulte uniquement de l'action de l'acide, il y a néanmoins entre nos deux tubes une différence qui provient de ce que l'un renferme 1'' de liquide et l'autre 4, et que les matériaux que ce liquide apporte peuvent avoir une influence sur l'interversion SUCRASE CHEZ L'ASPERGILLUS NIGER. 5 par l'acide, influence qui ne sera pas la même dans les deux tubes. L'essai suivant permet de conclure plus rigoureusement à l'absence de sucrase. Dans deux tubes on introduit 4'"" de liquide; on neutralise, s'il y a lieu, par la quantité de soude nécessaire, déterminée dans le dosage de l'acidité ; on porte l'un des tubes à l'ébuUition ; on laisse refroidir et on complète le volume de 10" de chacun de ces tubes par l'addition de l'acide acétique, du saccharose et d'eau distillée. S'il n'y a pas de sucrase, la même quantité de sucre, à 2 ou 3 centigrammes près, s'inter- vertit en 1 heure à 56'\ dans les deux tubes. L'expérience m'a montré que c'est là une méthode des plus sensibles pour recon- naître la présence de traces de sucrase ; dès que la différence entre les deux tubes dépasse o centigrammes, on peut affirmer la présence de la diastase. Il est clair que dans ces circonstances l'essai ne peut être que qualitatif; mais la conclusion qu'il entraîne n'en a pas moins sa valeur. D'ailleurs, si quelque doute subsistait relativementà cette conclusion, il suffirait de prolonger de 2 ou 3 heures l'expérience d'interversion pour voir la diffé- rence s'accentuer notablement. Nous avons donc là un moyen de déceler des traces de sucrase. Voyons maintenant comment le dosage doit être conduit dans le cas ou l'on est en présence de quantités de sucrase nota- bles. Les tubes qui ont servi aux essais préliminaires dont j'ai parlé plus haut nous donnent des quantités de sucre interverti variables, parmi lesquelles on choisit celle qui se rapproche le plus d'un nombre compris entre 2o et 30 centigrammes. On reprend alors l'essai avec le volume de liquide employé dans ce tube et des volumes voisins; par exemple, si le tube en question renfermait 2" de liquide, on recommence trois essais l'un avec r%9, le second avec 2'"% le troisième avec 2'-%l. On a soin, pour chaque essai, d'employer 2 tubes, dont l'un renferme le liquide chauffé, c'est-à-dire dans lequel on a détruit la sucrase par ébul- lition. En général , on aura ainsi un essai dans lequel la différence entre les deux tubes se rapprochera beaucoup de 20 centigrammes ; elle sera comprise entre 19 et 21 centigrammes, et cette approxi- mation suffit pour qu'on puisse conclure par le calcul au volume qui renfermerait l'unité. Il résulte, en effet, d'expériences que j'ai faites que si les nombres fournis par des quantités de sucrase très différentes ne sont pas proportionnels à ces quantités, il 6 ANNALES DE L'JNSTITUT PASTEUR. n'en est plus de même si les quantités employées sont très voi- sines. Dans ce cas, la proportionnalité aux quantités existe très sensiblement, comme le prouvent les expériences suivantes. Quantité de sucrase Sucre interverti employée. en centigrammes. 3,8 20,3 4.0 21,0 4,2 22,0 Ici, si nous nous rapportons au chifTre moyen 4, nous voyons que la quantité de sucrase ne varie que de ^ de sa valeur. Si la variation devient plus grande, les chiffres cessent d'être pro- portionnels aux quantités de diastase. En voici un exemple : 1.1 13,5 1.2 15,7 1.3 16,1 1.4 16,8 Je ferai remarquer, en passant, que ces derniers chiffres con- firment une fois de plus le fait signalé dans mon 2'^ mémoire, de l'exagération de l'influence de l'acide sur les doses faibles de sucrase. Il est, en effet, facile de voir que si, prenant pour terme de comparaison une quelconque des quatre quantités de sucrase employée, on calcule d'après le chiffre fourni par cette quantité les chiffres qui devraient être fournis par les trois autres, on trouve que tous ceux qui précèdent dans la série sont inférieurs, tous ceux qui suivent supérieurs aux chiffres trouvés par l'expé- rience. Nous voyons, en somme, qu'il est inutile de s'astreindre à prendre exactement le volume de liquide qui renferme l'unité de sucrase. Il suffit d'employer un volume très voisin, pourvu qu'il n'en diffère pas de plus de -^ de sa valeur. L'emploi de la méthode que je viens de décrire nous présente en outre un avan- tage. Le liquide à étudier renferme souvent du sucre interverti ; si le dosage de ce sucre peut être intéressant à d'autres points de vue, il n'y a pas lieu de nous préoccuper de sa présence dans le dosage de la sucrase. En effet, la faible quantité de sucre interverti introduite avec le liquide à sucrase est introduite dans nos deux tubes, et comme nous faisons la différence des chiffres fournis par ces deux tubes, elle disparaît dans nos calculs. Le SUCUASE CHEZ L'ASPERGILLUS NIGER. 7 seul fait important à noter, c'est celui qui peut résulter de la présence du saccharose dans le liquide à sucrase. Cette circon- stance peut introduire, dès l'origine, une faible différence entre nos deux tubes, en exagérant légèrement la quantité de sucre interverti dans le tube à liquide chauffé. Si, en effet, le liquide n'a pas été amené très rapidement au delà de la température de destruction de la sucrase, une petite quantité de saccharose pourra s'intervertir pendant le temps que le liquide met à atteindre cette température. Cette cause d'erreur est très faible dans le cas présent, parce qu'on n'emploie qu'un faible volume d'un liquide ^énéralementpeu riche en saccharose. Il est néanmoins utile de «émettre en garde contre elle, et de songer qu'en d'autres circonstances elle pourra prendre une importance beaucoup plus- grande. Le pouvoir réducteur d'un liquide riche en sucrase, renfermant du sucre interverti et du saccharose, pourra s'ac- croitre après qu'on l'aura fait bouillir, et cet accroissement du; pouvoir réducteur pourra varier notablement suivant que le liquide aura été porté plus ou moins rapidement à la température à laquelle la sucrase est détruite, parce que le temps pendant lequel la sucrase aura pu intervertir du saccharose avant sa destruction aura été plus ou moins long-. Indépendamment de celte cause d'erreur, peu importante en somme, il y en a une autre sur laquelle il est utile d'insister, et qui va nous ramener à la sucrase normale dont j'ai parlé plus haut. J'ai signalé tout à l'heure l'influence que peuvent avoir les matériaux que le liquide apporte avec lui sur l'interversion par l'acide; il ne faut pas davantage perdre de vue l'influence que ces éléments peuvent avoir sur l'interversion par la sucrase, et cette influence nécessite l'introduction dans nos calculs d'un terme de correction qui sera plus ou moins important suivant les circonstances. Lorsqu'on a déterminé le volume qui renferme l'unité, il faut faire un essai en introduisant dans un tube ce volume de liquide préalablement chauffé et 1-'' de sucrase nor- male. Si dans cet essai on trouve 20 centigr., on a la preuve que les matériaux présents en dehors de la sucrase n'ont pas d'influence ; si on trouve un chiffre différent, c'est ce chiffre qui dans le cas présent représente l'unité de sucrase. Supposons, par exemple, qu'on ait trouvé le chiffre 18 ; l'expérience nous prouvera que les matériaux présents dans le liquide ont une influence légèrement 8 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. retardatrice, puisque une quantité de sucrase qui, en leur absence donnait le chiffre 20, c'est-à-dire l'unité, ne donne plus que 18 lorsqu'ils sont présents. Le chiffre 18 doit donc être considéré dans notre dosage comme représentant l'unité, et le volume de liquide qui renferme l'unité et qui donnerait ce chiffre 18 devra être calculé en partant du volume qui donne le chilTre le plus rapproché de 18. Les explications dans lesquelles j'ai été obligé d'entrer, les nombreux détails qu'il m'a fallu donner, contribuent à augmenter, je ne me le dissimule pas, la complexité apparente de notre pro- cédé de dosage; mais la pratique de la méthode est en somme beaucoup plus simple qu'elle ne paraît à la lecture, et les nom- breux résultats dignes d'intérêt qu'elle peut fournir ne sont pas à mettre en balance avec les quelques difficultés de son appli- cation. Il me reste à indiquer ce qu'il y aura à faire dans le cas oiî 4cc du liquide ne renfermeraient pas l'unité. Dans ce cas, il faudra se contenter d'une approximation, en prenant pour base du calcul de proportionnalité le chiffre représentant la différence entre les deux tubes. Cette approximation sera, comme je l'ai dit plus haut, suffisante dans la plupart des cas, et se rapprochera d'autant plus de la réalité que le chiffre trouvé dans l'expérience sera plus voisin de 20. Plus la quantité de sucrase sera faible, plus le chiffre déterminé par le calcul sera exagéré, parce que le chiffre fourni par l'expérience sera plus élevé que celui qui cor- respond à la quantité de sucrase employée. Il ne faut cependant pas oublier que bien qu'un liquide aussi peu riche en sucrase ne se prête pas à un dosage précis, nous pouvons cependant savoir avec certitude si, dans une série de liquides, la quantité de sucrase va en croissant ou en décroissant: et si la connaissance précise de tous les stades d'un phénomène de sécrétion nous échappe, il ne nous en est pas moins permis d'étudier le sens de sa marche, et quand cette marche est croissante, de faire un dosage précis dès que la quantité de sucrase atteint un chiffre qui, nous le verrons, est encore au-dessous de ceux que nous rencontrerons généralement. Nous voilà donc en possession d'une méthode qui nous per- met de déceler des traces de sucrase, et de la doser avec une approximation d'autant plus grande que sa quantité est elle- SUCllASE ClIKZ L'ASPERGILLUS NIGER. 9 môme plus considérable. Nous sommes mainlenant en mesure de rechercher quelle est la marche de la sécrétion de cette dias- tase par un organisme déterminé. II. Étude de la sucrase dans le liquide de culture DE l'aSPERGILLUS. L'organisme dont Tétude se présente tout naturellement cà nous, c'est précisément l'Aspergillus niger, qui nous a servi jus- qu'ici comme source de sucrase; c'est par lui que nous commen- cerons cette étude, nous réservant de l'étendre ensuite à d'autres êtres, pour démêler, dans les faits que nous allons constater, ce qu'il y a de particulier à l'Aspergillus et ce qu'il y a de général. Commençons par étudier le liquide de culture de l'Asper- gillus; l'examen de ce liquide aux différents stades du dévelop- pement de la mucédinée soulèvera une série de questions que nous verrons peu à peu s'éclairer à mesure que nous pénétrerons plus avant dans l'intimité du phénomène. Nous pouvons, pour cette étude, placer l'Aspergillus dans diverses conditions, et voir comment ces conditions influent sur l'apparition de la sucrase dans le liquide de culture. Mettons à l'étude, à 33", un certain nombre de cuvettes ren- fermant le même volume de liquide Raulin, et ensemençons-les également, c'est-à-dire avec un nombre de spores aussi identique que possible, résultat que nous obtiendrons en introduisant dans chacune de ces cuvettes le même volume d'eau distillée tenant en suspension des spores d'Aspergillus empruntées à une cul- ture récente. Dès que le développement a commencé sur ces cuvettes, nous en sortons une de l'étuve, nous décantons le liquide de culture, nous lavons la plante à l'eau distillée, nous ajoutons les eaux de lavage au liquide de culture, et nous rame- nons ainsi le volume de ce liquide au volume initial, ou, si l'éva- poration a été faible, à un volume supérieur que nous notons. Nous pouvons d'une part étudier ce liquide en déterminant ce qu'est devenue son acidité, sa teneur en sucre, interverti ou non, quelle est sa richesse en sucrase, et d'autre part mettre les don- nées de ces diverses expériences en relation avec le poids de la plante produite, en pesant celle-ci après l'avoir desséchée à 100". 10 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Répétons cette expérience toutes les 24 heures avec une nouvelle culture; voici les résultats que nous obtiendrons. Expérience L — Chaque cuvette renferme dans -iOûec de liquide Raulin : Saccharose . . 17 Sr6 Acide tartri que libre. . . g'- 72, ou 1,8 pour 1000. 'urée. Sacch. S. int restant. . Sucre cons . Acidil''. Siicrase. Poids de plante Cendres gr. gr. gr. g''- g'-- g''- 2 4,4 8,3 4,9 1,16 3,105 0,116 3 0,3 4,5 12,8 0,74 50 6,200 0,171 4 -17,6 0,076 67 7,835 0,197 G » 0,038 404 6,870 0,200 8 » traces. 285 5,580 0,198 Quelques détails compléteront utilement ce tableau. Le titre des deux dernières colonnes explique suffisamment les nombres qu'elles renferment. Les chitîres de la 1''* colonne expriment le nombre de jours au bout desquels l'étude de la culture a été faite. La 2'^ et la 3e colonnes expriment le sucre restant, dans la 2" à l'état de saccharose, dans la 3- à l'état de sucre inter- verti, cette dernière quantité étant exprimée en saccharose. La i'^ colonne indique la quantité de sucre consommé, la 5o l'acidité totale, évaluée en acide tartrique. Dans la 6® colonne, j'ai indiqué la sucrase en unités, les chifTros gra« correspondant à un dosage approximatif. Quelques détails relatifs au dosage de cette sucrase serviront d'exemple au procédé de dosage que j'ai décrit plus haut. J'indique chaque dosage par le chifTre correspondant de la l''^ colonne. 2. L'c et 4l^c (Ju liquide ont donné respectivement 9'^?'' 4 et O^sr 6 de de sucre interverti; d'autre part 4'''" de liquide chauffé et 4'"^ du liquide tel quel, ont donné respectivement 9*^8' 7 et 9'"S'" 6. La conclusion est qu'il n'y a pas de sucrase. 3. o'^'- du liquide ont donné respectivement dans les deux tubes 23'^g'" 3 et g^gr 8, et dont la différence est 13'^g'' 5. En admettant la proportionnalité, il faudrait employer 7'^" 4 pour avoir l'unité, ce qui fait en nombre arrondi, pour les 400'^'^ de liquide, SO unités. 4. Ici, j'ai suivi une marche un peu différente, mais qui, en somme, revient au même. 50'=*' du liquide ont été amenés à 60'''' avec de l'eau et la soude nécessaire pour les neutraliser. L'emploi de 4*^'' de ce mélange, ce qui correspond à 3'^'' 3 du liquide primitif, m'adonne comme différence des deux tubes 12,9. Le calcul montre qu'il faudrait employer S''*" 1 du liquide primi- tif pour avoir l'unité. En réalité, il en faudra plus, à cause des faits de non-proportionnalité que j'ai indiqués. Je fais un essai avec 6*"*= et j'obtiens pour les deux tubes 27,9 et 7,9, dont la différence est 20, ce qui correspond en tout à 66 unités 6. Les 6'=" employés n'ont, d'ailleurs, pas d'influence sur 1*"<= de sucrase normale. 6. 4'^''= de liquide donnent respectivement 30,7 et 10, dont la différence SUCRASE CHEZ L'ASPERC.ILLUS NIGER. 11 est 20,7, ce qui fail lOi unités en tout. Même observation relativement à la sucrase normale. 8. L'essai avec 1, 2, 3, 4<'*' donne, comme chiffres pour l et 2'='^, 23,2 et 37.8. Je recommence avec 1'^'^ 2, 1'''= 3 et 1'^'^ 4. Avec ce dernier volume j'obtiens les chifTres 2S,4 et 8,8 dont la différence est 19,6, correspondant à. 283 unités en tout. Même observation. Yoyons maintenant à quelles considérations peuvent nous conduire les résultats que résume notre tableau; ils nous four- nissent toute une série de faits intéressants. Nous voyons d'abord que le sucre reste toujours, jusqu'à sa consommation complète, en partie à l'état de saccharose, bien qu'il y en ait une forte proportion à l'état de sucre interverti. L'acidité va en augmen- tant notablement d'abord, par suite de la formation bien connue d'acide oxalique, puis en diminuant peu à peu, jusqu'à devenir à peu près nulle. Ces points intéressants, et qu'il était utile de signaleren passant, ne sontpas ceux qui doivent, pour le moment, attirer le plus notre attention; ce qui nous importe surtout, c'est la marche que suit l'apparition de la sucrase dans le liquide. Nous remarquons que sa quantité est relativement faible tant qu'il y a du sucre à consommer, mais qu'à partir du moment où le sucre devient rare, la quantité de sucrase augmente rapide- ment, et devient au bout de 8 jours environ 6 fois ce qu'elle était le S'^ jour; déplus, cette quantité de sucrase est insuffisante pour assurer dans la première période du développement, et dans les conditions de nos expériences de dosage, l'interversion de tout le sucre qui a disparu. Nous nous trouvons donc en présence de ce fait singulier d'une substance qui se trouve dans le liquide en quantité insuf- fisante pour remplir le rôle qui lui est dévolu, et qui y apparaît, au contraire, en grande abondance alors que sa présence est inutile et qu'il n'y a plus de matière à transformer. J'espère arriver peu à peu, dans la suite de ce mémoire, à donner unfr explication nette de ce fait en apparence paradoxal. Qu'il nous suffise pour le moment de l'avoir mis en lumière, et de remar- quer qu'il ne saurait s'accorder avec l'hypothèse qui tendrait à faire du liquide extérieur au végétal le siège de l'interversion; si, au contraire, nous arrivons à établir que c'est dans l'intérieur des cellules que doit se passer ce phénomène d'interversion, quo le sucre trouve dans ces cellules les conditions favorables à sa 12 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. transformation, et que le passage de la diastase à l'extérieur est régi par une modificalion de l'intérieur des cellules qui rend sa diiïusion de plus en plus facile, le fait que je viens de signaler n'aura plus lieu de nous étonner. Nous voyons, en outre, dans nos expériences, un autre phéno- mène curieux. Le poids de la plante, qui va en augmentant à mesure que le sucre disparaît, et qui atteint son maximum au moment oii cet élément nutritif est entièrement consommé, va ensuite en diminuant régulièrement, à mesure que la quantité de sucrase aug'mente dans le liquide. De plus, c'est la matière organique du végétal qui disparaît ainsi, car à partir du moment où il diminue de poids, le poids de ses cendres, c'est-à-dire de son squelette minéral, reste constant. A quel phénomène inté- rieur correspond cette diminution de poids, qui coïncide exté- rieurement avec l'apparition de grandes quantités de sucrase dans le liquide ? Je vais chercher à montrer que c'est à une con- sommation de réserves nutritives, que les variations de poids du végétal rendent probable ; cette probabilité est confirmée et par les caractères extérieurs de la plante et par son aspect microsco- pique. Lorsque l'Aspergillus est arrivé à fructification complète, la culture a l'aspect florissant bien connu : son mycélium, très irrég'ulier et anfractueux à sa face inférieure, présente une dureté remarquable et une solidité telle, qu'on peut soutenir la plante tout entière par un de ses angles sans qu'elle se déchire. Ces caractères disparaissent de plus en plus à mesure que la quantité de sucrase augmente dans le liquide ; la plante se ramollit, son mycélium s'aplanit peu à peu en devenant de moins en moins anfractueux, de moins en moins dur; au bout d'un certain temps, sa face inférieure devient glaireuse et gluante; sa résistance à la rupture est de plus en plus faible, et il arrive un moment où le moindre effort suffit pour rompre la couche mycélienne et la disloquer. A ces caractères viennent s'ajouter ceux que révèle l'examen microscopique. A l'origine, le mycélium est tellement serré qu'il est très difficile à dissocier. Il présente de place en place des renflements qui semblent bourrés, ainsi qu'un grand nombre de points dans les tubes mycéliens, d'une matière qui se colore fortement en rouge brun par l'iodure de potassium iodé, réaction qui a été indiquée par divers auteurs comme étant celle SUCllASE CHEZ L'ASPEIIGILLUS NIGER. 13 du glycogène végélal, et que M. Laurent a mise à profit dans son étude sur la formation et la disparition du glycogène chez la levure de bière '. Plus tard, cette réaction devient de moins en moins nette; liode ne produit plus qu'une coloration jaune uni- forme, les renflements mycéliens semblent devenir de plus en plus rares ou confus, et les filaments mycéliens eux-mêmes, en particulier les plus gros, semblent vides et flétris; ils sont de diamètres très variables en des points rapprochés et sont repliés sur eux-mêmes. Tout concourt donc à nous confirmer dans cette opinion qu'il y a là une consommation de réserves, produite, comme je le montrerai plus loin, par un état de souffrance de la mucédinée. Les expériences que je viens de rapporter peuvent soulever une objection. Elles sont faites dans des cuvettes en libre commu- nication avec l'air extérieur, non stérilisées, et avec un liquide qui n'a lui-même subi aucune stérilisation. L'expérience apprend que ces conditions sont suffisantes pour mener une culture d'Aspergillus à bonne fin ; il étouffe tous les êtres qui pourraient tenter de se développer à côté de lui, et, à moins que la semence employée ne soit vieillie et ne subisse dans son développement un retard notable, la culture est toujours pure. On peut objecter qu'il n'en est plus de même à partir du moment où les éléments nutritifs font défaut, et où le liquide est devenu de l'eau presque pure; dans ces conditions, les organismes extérieurs peuvent intervenir; il se produit une véritable macération d'Aspergillus qui, l'expérience me l'a montré, est un milieu de culture favo- rable à certains êtres. Les faits que nous observons pourraient donc être le résultat de la superposition d'un effet dû à TAsper- gilius et d'une sécrétion due à d'autres microbes présents. En réalité, il n'en est rien. Je dois d'abord dire que le liquide que surnage la plante reste toujours limpide; mais nous devons répondre à cette objection d'une manière plus rigoureuse. Expérience IL — Ces raisons m'ont conduit à faire des cultures en milieu stérile, non pas stérilisé par la chaleur, ce qui aurait pu produire une interversion partielle du sucre, et changer les conditions de l'expérience, mais dans un liquide Raulin stérilisé par filtration au travers d'une bougie Chamberland. Ce liquide 4. Ces Annales, 1889, p. 113. 14 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. •est introduit par portions de 40'^S mesurés avec une pipette flambée, dans un certain nombre de fioles à fond très plat, fer- mées par un tampon de coton et flambées. Chaque fiole renferme : Saccharose h",! Acide lartrique libre 0gr,066 c'est-à-dire environ 10 fois moins que chacune des cuvettes de notre 1^*^ expérience. Ces fioles sont ensemencées aussi égale- ment que possible avec des spores d'Aspergillus cultivé à Tétat de pureté. Voici les résultats de cette nouvelle expérience. urée. Sacch. s. int. Sucre cous. Acidité. Sucrase. Poids de 1 rcstunt. gr. gr. &"•• gr. 2 0y'-,37 1,33 0,072 2,5 0,666 3 traces. IJ 0,ÛiO 9 0,787 S » . 45 0,517 6 1) » 34 0,474 7 w » » 27 0,455 A partir du 7® jour, la diminution de la sucrase, qui est vrai- semblablement due à une oxydation, devient lente et très irré- gulière si l'on passe d'une fiole à l'autre, de 24'' en 24^", ce qui peut tenir à ce qu'une légère diff"érence, existant à l'origine entre nos vases de culture, et s'accentuant avec le temps, a produit une différence notable dans la formation de la sucrase et dans son passage dans le liquide. Si, comme je le montrerai et comme les faits déjà signalés permettent de le prévoir, ce phénomène est un fait de diffusion, il peut fort bien, envisagé sous ce jour nouveau, perdre le caractère de régularité qu'on eût été jusqu'ici autorisé à en attendre. J'ai, d'ailleurs, constaté, dans une expé- rience analogue à la première relatée, un passage notablement moindre de sucrase dans le liquide, sans qu'il m'ait été possible de saisir la cause de cette diminution. Contentons-nous donc de poursuivre l'examen du phénomène tant que sa marche est régulière. Notons d'abord que cette nouvelle expérience diffère de la première en ce que l'aération de la plante est moins facile; de plus, le liquide est en couche plus mince, c'est-à-dire que le rapport entre sa surface et son épaisseur est plus considérable. Sans vouloir trop insister pour le moment sur cette circonstance, nous ne pouvons cependant nous empêcher de la rapprocher de SUCHASE CHEZ L'ASPERGILLUS NIGER. 15 ce fait que la piaule a atteint son développement complet plus rapidement (la formation des spores commençait déjà au bout de 30 heures), le sucre a disparu plus vite et la sucrase a passé dans le liquide en quantité relativement bien plus grande que dans la première expérience. Ce rapprochement est encore auto- risé par une troisième série d'expériences, conduites en tout point comme les précédentes, ce qui me dispense d'en donner le détail, mais dans lesquelles les vases de culture étaient parcourus par un courant d'air destiné à maintenir constamment la plante en contact avec un excès d'oxygène. Dans ces conditions, bien que la diminution de poids du végétal se soit également pro- duite, l'apparition de la sucrase dans le liquide a été très lente, et sa quantité plus faible ; elle ne dépassait pas 12 unités à la fin du 3^ jour; puis elle est montée à 30 unités, le 6^ jour, pour décroître ensuite irrégulièrement. En somme, si nous mettons de côté les différences que ces deux nouvelles séries d'expériences présentent au point de vue des quantités de sucrase, différences dont nous ne sommes pas encore prêt à donner une explication solidement établie, nous voyons que la marche du phénomène est la même lorsque l'asper- gillus est cultivé en liquide stérile ou dans des cuvettes : la quantité de sucrase, très faible à f origine, croît rapidement ensuite, à partir du moment oii le sucre a disparu. III. De différentes causes qui provoquent u'APPARniON DE LA SUCRASE DANS LE LIQUUJE DE CULTURE DE L'aSPERGILLUS. J'ai fait voir que l'apparition de la sucrase dans le liquide de culture de l'Aspergillus correspond à une consommation de réserves nutritives; comme cette consommation de réserves coïncide avec la disparition de l'aliment principal de la plante, on est conduit à penser que le passage de la sucrase à l'exté- rieur des cellules subit l'inlluence d'un état de souffrance de ces cellules. Je vais chercher à donner une preuve expérimentale de cette manière de voir; cette preuve expérimentale va en même temps répondre à une idée qu'on pourrait se faire sur la fonction diastasigène de l'Aspergillus, en se fondant sur des faits qui existent dans la science au sujet de cette fonction. 16 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. jM. Wasserzug- a étudié ' une mucédinée du genre Fusarium, chez laquelle l'apparition de la sucrase coïncide avec la formation des conidies ; il ajoute, il est vrai, fort justement que l'absence de sucrase dans le liquide ne permet d'émettre aucune opinion sur ce qui peut se passer dans l'intérieur des cellules. D'ailleurs, avec l'organisme de M. ^Yasserzug■, la disparition du sucre marche très lentement, et la quantité de sucrase qui apparaît dans le liquide, autant qu'il est possible de conclure à cette quantité en envisageant la dose de sucre interverti présent, est toujours assez faible; de sorte qu'il y a là une grande diiïérence avec ce que nous observons pour l'Aspergillus. Mais, on peut considérer que ce n'est qu'une différence de doses, telle qu'on peut l'observer entre un organisme consommateur peu énergique de sucre et un organisme dont cette substance est, au contraire, l'aliment de prédilection. Il y a lieu dès lors de se demander si, au point de vue de l'apparition de la sucrase dans le liquide de culture, l'Aspergillus n'est pas analogue au Fusarium, et si la connaissance du travail auquel je viens de faire allusion ne pourrait pas conduire à une interprétation analogue. C'est, en effet, à partir du moment où les spores se forment, moment qui coïncide avec la disparition totale du sucre, que la sucrase com- mence à être abondante dans le liquide; de sorte que si, avec la tendance assez généralement répandue, on envisage le phéno- mène extérieur, constaté dans le liquide de culture, comme étant limage plus ou moins lointaine de ce qui se passe dans les cellules de la plante, l'interprétation de M. Wasserzug- semblera applicable ici. Je vais faire voir que pour l'Aspergillus cette interprétation serait erronée; le fait que nous avons observé est une coïnci- dence dans le temps, et nullement une coïncidence entre deux fonctions physiologiques ayant entre elles une relation de cause à effet; nous verrons en même temps apparaître l'influence de l'état de souffrance du végétal que je visais plus haut. Tout d'abord, nous pouvons retarder l'apparition de la sucrase dans le liquide en prolongeant le temps pendant lequel la mucé- dinée a de la matière alimentaire à sa disposition. Il suffit de prendre deux cultures identiques, âgées de 48 heures, période à •1. Ces Annales, 1887, p. o2o. SUCRASE CHEZ L'ASPERCILLUS iNIGER. 17 laquelle la sucrase n'est présente dans le liquide qu'à une dose très faible. On décante ce liquide, on lave la plante à l'eau distillée, et on fait passer au-dessous de l'une des cultures de l'eau pure, au- dessous de l'autre de l'eau sucrée. Au bout de 36 ou 48 heures^ on trouve dans l'eau pure une quantité de sucrase notable, dans l'eau sucrée une quantité insignifiante. L'état d'inanition nous apparaît donc comme ayant une influence considérable sur •l'apparition de la sucrase dans le liquide, et cette apparition peut suivre à une distance plus ou moins grande celle des organes fructifères. Empêchons maintenant, par une expérience inverse, Tappa- 'rition de ces organes fructifères, en produisant en même temps un état de souffrance autre que celui de l'absence de matière alimentaire ; nous n'en verrons pas moins apparaître la sucrase dans le liquide. Voici comment je suis arrivé à ce résultat. Dans 4 ballons à fond rond de 200 à 250''^ , A, A', B, B', j'introduis 100'" de liquide Raulin; 40 heures après l'ensemencement, fait- dans des conditions qui excluent toute intervention de microbes, la fructification n'ayaut pas encore commencé, je remplace le liquide de A et A' par 200"° d'eau pure; en B et B' j'ajoute lOO''" de liquide Raulin. A et B sont scellés avec la petite quantité d'air qu'ils renferment, et la plante immergée; A' et B' sont fermés vides d'air. Les 4 ballons ont donné un seul et même résultat; le développement de la plante reste stationnaire, et au bout de 48 heures on trouve dans le liquide une quantité de sucrase notable, 33 à 4o unités par ballon. jNous voyons donc qu'ici l'apparition de la sucrase a été produite par des causes différentes de celles que nous avions mises en œuvre précédemment, l'immersion d'une part, l'absence d'oxygène de l'autre produisant toutes deux l'impossibilité de la fructification. 11 n'y a donc entre le fait de la formation des spores et celui de l'apparition de la sucrase dans le liquide de culture de l'As- pergillus aucune relation physiologique; de plus nous sommes peu à peu conduits à cette conclusion que la sucrase semble se former dès l'origine dans les cellules, pour passer ensuite dans le liquide, dès que les conditions de la vie deviennent défavora- bles, quelle que soit d'ailleurs la période du développement de la mucédinée à laquelle interviennent ces conditions. Cette hypothèse nous conduit aussi à admettre que le pbénomène •2 18 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. dïnlerversion se passe dans l'intérieur des cellules, opinion qui est d'ailleurs d'accord avec les idées généralement acceptées. Cette opinion recevra un commencement de preuve expérimentale si, créant à l'Aspergillus des conditions dans lesquelles l'inter- version du sucre en dehors de ses cellules devient difficile ou impossible, nous le voyons cependant arriver à un développement complet, après une ère de difficultés dont il aura fuii par triompher. Nous savons que le liquide Raulin a une acidité notable, et que si on offre à l'Aspergillus un liquide neutre, la première transformation chimique à laquelle donne lieu son développe- ment est l'acidification du milieu de culture par formation d'acide oxalique. Arrangeons-nous de manière à empêcher le liquide de devenir acide et à le rendre même légèrement alcalin. Il suffit pour cela de mettre de la craie au fond de notre vase de culture et de forcer un peu la dose de carbonate de potasse que le liquide renferme, en ayant soin d'éviter, de plus, qu'il renferme la moindre trace de sucre interverti. Dans ces conditions, le développement de l'Aspergillus est considérablement retardé; le temps pendant lequel les spores ensemencées restent inertes à la surface du liquide peut aller jusqu'à 5, 6 et même 8 jours. Au bout de ce temps, les spores finissent par se développer, vrai- semblablement aux dépens des éléments qu'elles apportent avec elles, comme elles le feraient dans l'eau pure, et dès que ce premier développement s'est produit, la culture suit son cours normal. Ainsi donc l'acidité du milieu de culture n'est pas absolument nécessaire pour l'Aspergillus; l'absence d'acidité lui crée toute- fois des difficultés considérables qui amènent un retard notable dans son développement. Mais il faut remarquer que nous sommes ici en présence d'un- producteur énergique de sucrase, et qu'avec un autre être le même fait pourra fort bien ne pas se produire : il pourra arriver que ces conditions défavorables à l'interversion qu'on lui crée à r,ongine constituent pour lui une difficulté insurmontable, à moins qu'une petite quantité de sucre interverti, suffisante pour assurer le premier développement, ne soit présente dans la liqueur à l'insu de l'expérimentateur, ou ne puisse se produire par suite d'une légère acidité du milieu de culture. C'est là un fait intéressant que j'ai constaté avec la SUGRASE CHEZ L'ASPEllGlLLUS NIGEll. 19 mi/cokvure de M. Duclaux, et sur lequel j'aurai l'occasion de revenir plus tard. L'expérience que je viens de citer, ajoutée aux notions déve- loppées jusqu'ici, nous permet donc de supposer que tout le phénomène d'interversion se passe dans l'intérieur des cellules et que la sucrase se forme dans ces cellules dès leur premier développement. Nous devons dès lors nous proposer de faire un pas de plus pour transformer en une certitude fondée sur l'expé- rience la probabilité acquise jusqu'à présent, et essayer de pénétrer dans l'intérieur de la cellule, pour étudier les matériaux que nous y rencontrerons. IV. Etude de la sucrase des cellules de l'Aspergillus. Quels sont les moyens que nous avons à notre disposition pour étudier le contenu des cellules? Je ferai d'abord remarquer que nous ne pouvons pas employer les procédés chimiques de destruction des enveloppes cellulaires qui ont été utilisés par Nœgeli pour l'étude de la cellule de levure. La substance qui nous intéresse le plus pour le moment, la sucrase, ne résisterait pas à ce mode de traitement, qui exig-e le concours delà chaleur. Un autre procédé mérite notre examen. C'est celui qui a été mis en lumière par M. Gayon ', qui a reconnu que les dissolutions salines concentrées, en particulier, comme l'avait déjà vu Dumas, le tartrate neutre de potasse, facihtent considérablement la dif- fusion des matières albuminoïdes et de la sucrase renfermées dans les cellules des êtres inférieurs. J'ai cherché à mettre cette action à profit; elle m'a fourni quelques faits intéressants que j'indiquerai plus loin; mais, pourle dosage de la sucrase intérieure, j'ai dû renoncer à ce procédé pour plusieurs raisons. D'abord le tartrate neutre de potasse, qui est le sel dont l'action est la plus énergique, n'enlève à la cellule qu'une partie de sa sucrase ; de plus son action retardatrice sur l'effet de cette sucrase est telle que le dosage déjà si délicat devient très difficile et ne peut se faire que par une voie très détournée et compliquée qui le rend beaucoup trop pénible. J'aurais pu essayer d'autres actions de substances chimiques: mais comme j'ai obtenu par 1. Comptes rendus, t. [0-2, p. 97^. 20 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. un autre moyen des résultats qui, sans correspondre peut-être à des nombres très précis, fournissent cependant des chiffres comparables entre eux, je me suis arrêté à ce procédé, dans le détail duquel je vais entrer maintenant. Ce procédé est mécanique; il consiste à broyer le végétal, lavé préalablement à Feau distillée, non pas dans un mortier, mais à la molette sur un plan de verre, avec une petite quantité deau et de sable. On arrive ainsi, avec un peu de pratique, à transformer la mucédinée en une sorte de pommade très homo- gène, dans laquelle l'examen microscopique révèle la rupture de presque toutes les cellules; nous trouvons d'ailleurs plus loin un autre critérium de la valeur de ce procédé. Tel qu'il est, il réussit avec l'Aspergillus, dont les cellules sont de dimensions relativement considérables, dimensions qui les rendent plus accessibles que celles d'autres êtres aux actions mécaniques. Le produit du broyage est mis en suspension dans l'eau distillée, avec une trace d'essence de moutarde, destinée à prévenir son altération, et jeté sur un filtre. Je me suis toujours arrangé de manière à amener le liquide filtré, avec les eaux de lavage du filtre, à occuper le même volume que le liquide de culture auquel la mucédinée broyée avait été empruntée. On recueille ainsi dans ce liquide la presque totalité de la sucrase des cellules, et c'est là le critérium qui permet d'apprécier la valeur du procédé. Si, en effet, on rajoute de l'eau sur le filtre, on recueille dans le liquide qui passe, après cette opération qui, à cause de la lenteur de la filtralion. peut être considérée comme une véritable macé- ration et non comme un simple lavage, une quantité de sucrase qui dépasse rarement un dixième de la quantité renfermée dans le premier liquide; cette seconde quantité doit être ajoutée à la première dans l'évaluation de la sucrase totale. Il n'est pas douteux qu'après cette seconde filtralion la quantité de sucrase qui reste dans la mucédinée est absolument négligeable. Le liquide ainsi recueilli a une acidité très faible. Cette cons- tatation nous fait voir que le contenu des cellules a, du moins en certains points, une réaction acide, et que cette réaction est plus que suffisante pour neutraliser lalcalinité des parties alcalines du protoplasma. En ces points acides, les conditions favorables à l'interversion par la sucrase et a sa conservation se trouvent réalisées. SUCRASE CHEZ L'ASPERGILLUS NIGER. 21 Le liquide de broyage possède de plus une propriété sur laquelle j'aurai l'occasion de revenir plus tard; il présente les réactions de Talbumine, en particulier la propriété de donner un coagulum sous linlluence de la chaleur; mais le volume de ce coaoulum semble devenir de moins en moins considérable à mesure que la plante avance en âge. J'aurai à mettre plus tard ce fait en relation avec un autre fait résultant d'expériences qui ne sont pas encore assez avancées pour que je les publie actuel- lement : c'est la plante toute jeune qui renferme le plus d'azote organique; sa teneur en azote va en diminuant notablement à mesure que son développement se poursuit. Indépendamment de ces éléments et de la sucrase que nous étudierons tout à l'heure, le liquide de broyage de l'Aspergillus renferme, comme on pouvait s'y attendre, du sucre interverti. Mais il y a un fait plus inattendu, que je ne fais que signaler en passant; ce liquide renferme du saccharose difficilement dosablc à cause de la présence de matériaux divers, entre autres de matières albuminoïdes. Mais l'action du tartrate neutre de potasse, auquel je reviens comme je l'annonçais plus haut, per- met de vérifier l'exactitude de ce fait. Le tartrate neutre de potasse ne permet, en effet, qu'à un petit nombre d'éléments de se diffuser hors des cellules, et lorsque la plante est restée pen- dant quelques heures en contact avec ce sel, il arrive souvent qu'on a un liquide à sucrase non réducteur, mais qui prend un pouvoir réducteur énergique si on l'abandonne pendant quelques heures à la température de 56°, indice certain de la présence du saccharose. Il nous resterait à voir si ce fait se produit à toutes les périodes du développement de la mucédinée ; nous ne sommes pas encore en mesure d'examiner ce point. Mais si nous rappro- chons le fait que je viens de signaler de ceux qui vont suivre, nous ne pouvons expliquer cette présence simultanée de sucrase et de sucre non interverti dans les cellules de l'Aspergillus qu'en admettant, soit la localisation de la sucrase dans certaines cellules, soit la localisation en certains points de la cellule des conditions favorables à l'interversion. Après avoir examiné ces quelques propriétés du liquide de broyage de l'Aspergillus, tournons-nous du côté de la sucrase, et cherchons à voir à quelle époque et dans quelles proportions elle apparaît dans l'intérieur des cellules. J'ai mis en train, pour 22 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. celte élude, 10 cultures d'Aspergillus aussi identiques que pos- sible, dans des fioles k fond plat de 250*=% renfermant chacune 100" de liquide Raulin stérilisé par filtration. Chaque fiole renferme : Saccharose 4 si- 44 Acide tartrique libre g' 170 Au bout de 40 heures, je retire deux fioles de Tétuve, et à partir de ce moment, j'en retire deux nouvelles de 24 heures en 24 heures. Les deux fioles retirées de l'étuve renferment des cultures identiques : leur identité est attestée par ce fait que la teneur en sucre, interverti ou non, des deux liquides de culture et leur acidité sont exactement les mômes. L'une des fioles me sert à déterminer le poids de végétal que j'étudie dans l'autre en le broyant. Voici les résultats de celte élude; en même temps que les chiiïres relatifs à la sucrase, je donne tous les renseigne- ments que j'ai déjà indiqués à l'occasion d'autres expériences, parce qu'ici l'examen a eu lieu régulièrement et à des périodes plus rapprochées de l'origine de la culture, de sorte que ces nou- velles données complètent dans une certaine mesure les anciennes. irée. Sacch. s. iiit. Sucre cons. Acidité. Sucrase di 1 Sucrase Pi aids de pi; restants. li(|uide. des cellules. \ g'-- 1,36 gr- 2,36 g''- 0,92 0,293 2 38 g'"- 0,63 2 0,22 1,63 2,0/ 0,368 3 47 1,265 3 0,7 3,74 0,267 5 45 4,78 4 4,44 0,143 10 44 1,6S 5 » 0,I3S 13 35 1,61 D'autres expériences, que j'omets pour ne pas allonger inu- tilement cet exposé, conduisent à des conclusions tout à fait comparables a celles que nous avons maintenant à mettre en lumière; je n'insiste que sur les faits relatifs à la sucrase, les autres nous étant déjà suffisamment connus. Nous voyons nettement que la quantité maximum de sucrase présente dans les cellules apparaît dès l'origine, dès le premier développement de la mucédinée. Cette quantité va ensuite en décroissant lentement et assez régulièrement dans ces cellules, €n même temps qu'il en passe au dehors des quantités de plus en plus grandes. Mais il faut remarquer que la somme de la SUGRASE CHEZ LASPERGILLUS NIGER. 23 siicrase extérieure et intérieure n'atteint pas le chiffre initial, et va, au contraire, endiminuant assez régulièrement, sauf variation de quelques unités. Quel que soit le mécanisme de cette décrois- sance, qui correspond peut-être à une destruction partielle de sucrase incomplètement compensée par une formation nouvelle, nous nous trouvons en présence de ce fait curieux que toute la sucrase que la plante pourra élaborer se trouve, comme quantité, formée dès l'origine du développement. 11 est important de cons- tater en outre que les variations de la somme de la sucrase du liquide et des cellules, qui sont assez faibles, ne suivent nulle- ment les variations de poids de la plante, qui sont considérables. Ainsi cette somme, qui était 60 à l'origine et correspondait à un poids de plante de O^' 65, tombe à 50, alors que le poids de plante s'élève à l^'' 23. La constatation de ce fait nouveau a d'autant plus d'impor- tence qu'elle sert, pour ainsi dire, de clef à tous les faits com- plexes que nous avons présentés jusqu'ici. La formation de la sucrase dans les cellules se présente à nous comme suivant une marche toute différente, inverse de celle que nous avons obser- vée pour son apparition dans le liquide de culture, et la contra- diction que nous observions lorsque nous avons étudié ce der- nier phénomène, entre la formation abondante de diastase et l'absence de l'aliment qu'elle doit transformer, ne subsiste plus. Tout ce qui se passe dans le liquide de culture relativement à cette apparition de la sucrase doit se résumer pour nous en un phénomène de diffusion, et si nous nous reportons à ce que nous avons vu au sujet de la consommation des réserves nutritives, la diffusion nous apparaît comme devenant de plus en plus facile à mesure que les éléments présents dans l'intérieur des cellules vont en disparaissant. On voit, en somme, quelle complexité présentent tous ces phénomènes, et combien il faut être prudent dans leur interpré- tation. Les faits que nous avons cherché à mettre en lumière nous montrent en particulier qu'on ne doit pas se hâter de con- clure qu'un être ne fabrique pas de sucrase parce qu'on n'en trouve pas dans son liquide de culture; en effet, même pour l'Aspergillus, qui peut être considéré comme un producteur énerg-ique de sucrase, au moment où le liquide de culture n'en 24 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. renferme que des traces insignifiantes, les cellules en contiennent des quantités considérables si on les compare au poids de sucre qu'elles ont à intervertir. Il ne faudrait pas conclure davantage de ce que la sucrase apparaît plus tard en quantité notable dans le liquide, que cette apparition coïncide avec celle d'une fonction nouvelle diastasigène ; il pourra même se faire qu'à ce moment les cellules renferment beaucoup moins de diastase qu'à l'origine. Nous pouvons maintenant essayer d'étendre à d'autres espèces les notions que nous venons d'établir pour l'i^spergillus, et qu'on peut résumer dans les conclusions suivantes. Les produits qu'on trouve dans le liquide de culture d'un organisme peuvent ne donner qu'une idée très éloignée de ce qui se passe dans la cel- lule elle-même ; comme c'est dans la cellule que la matière alimentaire devient assimilable, c'est là que doivent être locali- sées les diastases destinées à opérer celte transformation, et c'est là qu'il faut s'efforcer d'aller les chercher. Sans doute, le problème que nous nous étions proposé de résoudre au début de ces recherches, à savoir de suivre la marche de la sécrétion d'une diastase par un organisme déterminé, devient de plus en plus délicat; mais il nous semble que si nous n'avons pas encore à notre disposition tous les moyens à mettre en œuvre pour atteindre notre but, la connaissance du point où il faut s'appli- quer à chercher ces diastases nous rapproche cependant de la solution. BACTÉRIDIE CHARBONNEUSE éW'^ ASPOROGÈNE, ^^^ V-''V\ I>ax- E. HOUX. XJ^j-^l^^'"^ ^m )^ Une des propriétés les plus imporlaiiles de la bacléridie du charbon est celle de donner des spores. Ces spores se forment dans les milieux de culture solides ou liquides, en présence de l'air, lorsque la température est supérieure à 16''. Le bacillas (iiithracis croît dans ces conditions, en longs filaments à l'inté- rieur desquels apparaissent les germes. Dans le sang et dans les organes des animaux charbonneux, la bactéridie ne trouve pas d'oxygène libre, aussi elle reste courte et ne donne jamais de spores. Seuls les bacilles, contenus dans le sang qui sort par les naseaux, le rectum et les éraillures de la peau du cadavre, arrivent au contact de l'air et peuvent faire des germes. Les spores du charbon sont très réfringentes, elles se dis- tinguent facilement à l'examen microscopique et par la façon dont elles se comportent vis-à-vis des matières colorantes. Cependant, l'examen au microscope, même de préparations colorées, ne permet pas de dire avec certitude qu'une culture ne contient pas de spores. Pour s'assurer que les bactéridies n'ont pas de germes, il faut les chauffer pendant quinze minutes à une température de 65° et les ensemencer ensuite dans du bouillon. Les filaments bactéridiens périssent à 60°, mais non les spores qui résistent pendant quinze minutes à une température de 90". Les spores du charbon ne se forment pas à une température trop basse, elles ne se produisent pas non plus à une température trop haute. MM. Pasteur, Ghamberland et Roux ont fait con- naître, les premiers, des conditions de culture dans lesquelles la bactéridie ne donne pas de germes. 11 suffit de semer du sang- charbonneux dans du bouillon de veau légèrement alcalin main- 26 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. tenu à 42°, 5 pour obtenir une culture sans spores. Dans ces conditions, les filaments bacléridiens perdent leur virulence et finissent 'par périr sans avoir fait de graines. Si on ensemence ces bactéridies sans spores, cultivées à haute température dans du bouillon mis à Tétuve à 30°, elles donnent une culture qui contient des germes; elles n'ont donc pas perdu l'aptitude à donner des spores. La culture à 42^,5 a modifié leur virulence d'une façon définitive, mais non leur faculté sporogène. En 1883, MM. Chamberland et Roux ont publié ', dans les Comptes rendus de l'Académie des Sciences, une note dans laquelle ils signalent l'existence de bactéridies virulentes qui ont perdu d'une façon définitive la faculté de donner des spores. Ils ont obtenu celte race de bactéridies en cultivant du sang charbonneux dans du bouillon additionné de ~ de bichromate de potasse. Les bacilles qui ont poussé pendant un certain temps dans ce milieu ne forment pas de germes quand on les ense- mence dans du bouillon ordinaire, même dans les conditions d'aération et de température les plus favorables à la production des spores. Comme ils n'ont pas perdu leur virulence, on peut les faire passer par un grand nombres d'animaux, cobayes, lapins, moutons, sans qu'ils recouvrent la faculté sporogène '. (1) Comptes rendus Acad. des se. 1883, p. 1000. Ce travail est peu connu, puisque tous ceux qui ont écrit depuis sur les bacté- ridies asporogènes n'en font pas mention. Ainsi, M. Lehman qui a publié en juin 1887 {Munch. med. Wochens.) une note sur les bactéridies asporogènes, croit être le premier observateur qui les ait étudiées. M. Leiiman avait trouvé ces bactéridies sans spores dans de vieilles cultures de charbon faites sur gélatine, et conservées depuis longtemps au laboratoire de M. Kocli. Il ne sait pas les conditions dans lesquelles elles s'étaient produites, c'est le hasard qui les a mises entre ses mains Dans un travail paru récemment [Zeilschr. f. Hyg., t. VII, 1889. p. 171), M. Behring annonce qu'il a préparé deux variétés de bactéridies ne donnant pas de spores. L'une provient d'un charbon virulent étudié dans le t. VI du Zeitschrift f. Hygiène; elle a été obtenue par ensemencement de ce charbon sur de la gélatine nutritive à 8 "/o, peptonisée et salée, à laquelle M. Behring avait ajouté un peu d'acide rosolique . De cette culture originelle, il isola des colonies sur des plaques, et quelques-unes furent le point de départ de cultures de bactéridies qui montraient encore dans l'intérieur des filaments des grains réfringents ne se comportant pas comme des spores vis-à-vis des matières colorantes, mais leur ressemblant beaucoup à l'examen microscopique. Ces bactéridies inoculées aux animaux les tirent périr, et, après quelques passages, elles étaient devenues tout-à-fait inaptes à donner des spores dans les cultures. M. Behring ne dit pas quelle proportion d'acide rosolique contenait la gélatine, il ne dit pas non plus si l'expérience a été répétée et si l'ad- dition d'acide rosolique au milieu de cultures permet d'obtenir sûrement des bacté- ridies sans spores. BACTÉRIDIES ASPOROGENES. 27 Ces bactéridies asporogènes ne sont pas seulement intéres- santes comme exemple des modifications permanentes que l'on peut faire subir aux microbes, elles peuvent être fort utiles aux expérimentateurs dans mainte occasion où ils veulent être assurés d'employer des bacillesvirulents sans spores. Aussi, nous allons décrire ici un procédé très commode pour obtenir des cul- tures de bactéridies asporogènes. Dans des tubes à essai contenant du bouillon de veau légère- ment alcalin, on ajoute des quantités variables d'eau phéniquée, de façon que le premier tube contienne 2/1 0,000 d'acide phénique, le second 4/10,000, et ainsi de suite jusqu'au dixième tube qui renferme 20/10,000 d'antiseptique. Ainsi, un tube quelconque delà série renferme 2/10,000 d'acide phénique de plus que celui qui le précède immédiatement; un onzième tube, contenant lO^"^ de bouillon pur, sert de témoin. Le volume du liquide est de 10*^*^ dans tous les tubes; ceux-ci. ainsi préparés, sont stérilisés à l'autoclave par un chauffage à Ho\ Pour éviter toute perte d'acide phénique pendant la stérilisation, il est bon defermer les tubes à la lampe au-dessus du coton dont ils sont munis. Après refroidis- sement, l'extrémité supérieure des tubes est coupée ; ceux-ci sont alors ensemencés avec une gouttelette du sang d'un animal qui vient de succomber au charbon. Il faut avoir soin, en faisant l'ensemencement, de ne pas mettre de sang sur la paroi, mais de déposer la gouttelette au sein même du liquide, de façon qu'elle tombe rapidement au fond du tube et qu'aucune bactéridie ne puisse échapper à l'action de l'antiseptique. Les tubes ensemencés sont mis à l'étuve à 30°-33°. Les bac- téridies se développent d'autant plus lentement que la dose La seconde variété de bactéridies asporogènes étudiées par M. Beliring avait pour origine un charbon atténué par la cbaleur dans le laboratoire de M. Flugge. La virulence de cette bactéridie était celle d'un second vaccin. C'est en la cultivant sur la gélatine nutritive, additionnée de i'"<^ d'fICl normal pour 100'^'^ de gélatine, que M. Behring a préparé la variété sans spores. Dans un précédent article sur les antiseptiques et le charbon, M. Behring a constaté que la moitié ou le tiers des doses d'antiseptiques nécessaires pour entraver le développement du bacillus anlhracis suffisent pour empêcher ou diminuer la formation des spores. Dans leur mémoire publié en 1883, MM. Chamberland et Roux ont signalé que l'addition de petites quantités d'acide phénique et de bichromate de potasse aux bouillons de culture dans lesquels on a semé du sang charbonneux empêchent la formation des germes. M. Behring, pas plus que M. Lehmam, n'a eu connaissance du travail de MM. Chamberland et Houx. 28 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. d'acide phénique est plus foite. La cullure est toujours moins abondante dans Jes bouillons phéniqués que dans le bouillon ordinaire, elle se fait en général en flocons qui restent dans la profondeur, si on n'agite pas les tubes ; d'autres fois le développe- ment se produit dans toute la masse du liquide et lui donne un aspect trouble ; c'est surtout dans les lubes les plus riches en antiseptique que cette apparence se produit. Il faut éviter que la bacléridie vienne se cultiver àla surface du liquide en formant une couronne adhérente à la paroi du verre. Les bacilles qui croissent ainsi au large contact de l'air, en dehors du liquide antiseptique, ne tardent pas à donner des germes, principalement dans les tubes les plus pauvres en acide phénique. Lorsque ces flocons superficiels se produisent, on les immerge en agitant un peu. Le bouillon à 20/10,000 d'acide phénique reste stérile, et les bacilles ensemencés y meurent rapidement. Après huit à dix jours, on prélève un peu de la cullure dans chacun des tubes et on la chautîe pendant quinze minutes à 63% puis on sème cette portion chaulTée dans du bouillon de veau ordinaire. Dès le lendemain, les ensemencements faits avec le tube témoin et le tube à 2/10,000 se montrent fertiles. Ceux faits avec le tube à 4/10,000 et le tube à 6/10,000 donnent souvent une cullure les jours suivants, mais les autres restent inféconds pour la plupart, et montrent ainsi que la bactéridie ensemencée était sans spores. La proportion d'antiseptique nécessaire pour empêcher la formation des spores varie avec la composition du bouillon, l'origine de la bactéridie, la facilité d'accès de l'air dans la cul- ture*. C'est pour cela qu'on prépare toute une série de tubes qui ne diffèrent entre eux que par de très faibles quantités croissantes d'acide phénique. Il y a souvent des résultats imprévus dans ces expériences, on voit par exemple un tube à 6/10,000 d'acide •1. Dans les cultures phéniquées très aérées, la bactéridie ne perd pas aussi ra- pidement l'aptitude à faire des spores que dans les cultures où le renouvellement de Tair se fait difficilement. Aussi la forme des vases de culture n'est pas sans in- fluence sur les résultats. Ainsi, dans le mémoire cité de i\lM. Chami)erland et Roux, on dit que du sang charbonneux semé dans du bouillon additionné de 1/600 d'a- cide pbénique, donnait une culture qui, après i2f> jours, ue contenait pas de spores, mais qui, ensemencée dans du bouillon ordinaire, formait des germes. Si cette expé- rience semble en contradiction avec celles que nous venons de rapporter, c'est que. en 188o, nos flacons de culture étaient très aérés, tandis que nous avons opéré aujour- d'hui dans des tubes ou le i)Ouillon s'aère peu, parce qu'il est en grande épaisseur. BACTERIDIES ASPOROCEXES. 29 phéiiique ne pas donner de spores, tandis qn'un autre à 10/10,000 en contiendra, bien que tous deux aient été ensemencés avec le même sang charbonneux '. La bactéridie ne perd pas subitement la faculté de faire des spores: si on la retire du milieu antiseptique après trois ou quatre jours de culture seulement, elle donne des germes quand on Fensemence dans un bouillon non antiseptisé. Pour qu'elle devienne asporogène, il faut que le contact avec l'antiseptique soit assez prolongé -. 1. Expérience. — Le 24 octobre 1888, on prépare des dilutions d'acide phé- niqiie dans du bouillon de veau légèrement alcalin, préparé avec une partie de viande et deux parties d'eau. Ces dilutions sont faites dans des tubes à essai, chacun contient iO«*: de liquide. Le n" 1 renferme 2 10,000 d'acide pliéniqae, le n° 2 4, 10,000, le n» 3 6, 10,000, le n» 4 8/'10,000, le n» o 10, 10,000, le n" 6 12 10,000, le n" 7 16 10,000, le n» 8 20/10,000, le n" 9 contient du bouillon pur. Tous ces t'jbes sont munis de tampons de coton, fermés à la lampe au-dessus du coton et chauffés à 11.3° pendant un quart d'heure pour les stériliser. Le 25 octobre, on ensemence tous les tubes avec un peu du sang d'un cobaye mort du charbon. Le 26 octobre au malin, le tube témoin offre une belle culture floconneuse de bactéridie. Le soir, le tube à 2,10,000 montre un beau flocon. Le 27 octobre, dans la soirée, on s'aperçoit que i/ 10,000 et 6/10,000 ont cultivé. Les tubes 10; 10,000, 12; 10,000 contiennent une culture le 29 octobre; le tube 8/10,000 a cultivé dans la soirée du même jour. Les tubes 16/ 10,000 et 20/10,000 n'ont pas donné de culture les jours suivante. Le 6 novembre, on sème directement les cultures phéniquées dans du bouillon sans les chauffer. Le lendemain il y a des cultures dans les tubes ainsi ensemencés, les semences qui viennent des tubes 2, 10,000, i 10,000, 6, 10,000 donnent de beaux flocons, celles des tubes 8 10,000, 10,10,000, 12, 10,000 produisent un trouble géné- ral du liquide qui contient des bactéridies très courtes qui se groupent en flocons seulement après quelques jours. En même temps, on chauffe pendant 15' à 60° un peu de la culture prélevée dans les tubes phéniqués et dans le tube témoin, et on ensemence dans du bouil- lon. Le novembre, les bactéridies cbauffées du tube témoin, du tube à 2, 10,000 ont donné une culture; le 9 novembre, celles des tubes à 4,10,000 et 6/10,000 ont également poussé. Les bactéridies cbauffées des tubes à 8/10,000, 10/10,000, 12/10,000 sont infécondes; elles ne contenaient pas de spores. Le 21 novembre, on chauffe à 60» les cultures du 6 novembre, obtenues en ensemençant directement les tubes phéniqués à 8,10,000, 10 10,000 et 1-2,10,000 qui n'avaient pas de spores, et on les ensemence dans du bouillon. C s ensemence- ments, après chauffage, restent stériles; donc, après 15 jours de séjour à l'étuve à 33», les bactéridies, issues des bactéridies phéniquées, n'avaient pas de spores. Elles n'en contenaient pas davantage après 20, 25 et 30 jours, et les cultures successives que l'on a obtenues avec elles sont toujours restées asporogèues. Depuis le mois de novembre 1S8S, les bactéridies ont passé à travers le corps de plus de vingt cobayes et de vingt lapins, sans retrouver leur aptitude à faire des germes. 2. Expérience — Le 30 juillet 1889, on prépare, comme il a déjà été dit, des 30 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Ensemençons dans du bouillon ordinaire, et sans les chauffer, les cultures phéniquées que nous avons reconnu ne pas con- tenir de spores. Le développement est rapide à 33°, et les cul- tures filles n'ont pas de germes, même après un temps très long; elles périssent sans en avoir formé. Nous pouvons faire des générations successives de ces bactéridies soitdansle bouil- lon, soit sur la gélatine, sur la gélose nutritive, soit sur le sérum coagulé ou dans le sérum liquide, sans qu'elles donnent des spores. Elles n'ont cependant pas perdu leur virulence: ino- culées aux cobayes, elles les tuent en 30 à 36 heures, et font mourir les lapins en 48 à 60 heures. Au point d'inoculation, l'œdème est très étendu chez le cobaye, il est presque toujours plus considérable que celui qui est causé par la bactéridie ordi- naire. Quand on fait passer cette bactéridie asporogène à travers un grand nombre de cobayes et de lapins, en inoculant le sang d'un animal qui vient de mourir à un animal sain, elle ne reprend pas son aptitude à faire des spores dans les cultures, bien que sa virulence ait augmenté. tubes de bouillon pliéiiiqué et on les ensemence, en même temps qu'un tube témoin, avec du sang d'un lapin mort du charbon. Le 31 juillet, cultures dans le tube témoin et les tubes 2/10,000 et i/iO,000. Le 1" août, dans les tubes 6/10,000 et 8/10,000. Le 2 août, dans le tube 12/10,000. Le 5 août, daus le tube 16/10,000 Le tube 20/10,000 reste stérile. Dans les tubes pliéniqués la culture a commencé par un trouble général produit par des bactéridies très courtes, qui ont donné ensuite des flocons que l'on a tenus immergés. Le 3 août, on fait deux prises daus chacune des cultures phéniquées; l'une est ensemencée directement dans du bouillon, l'autre est ensemencée après chauffage à 63° pendant 13 minutes. Les semences non chauffées ont toutes poussé dès le i août. Parmi les semences chauffées, celles puisées dans le tube témoin, le tube à 2/10,000 et le tube à 12/10,000 donnent seules des cultures. Donc, après 4 jours, ces tubes contenaient des germes, les autres tubes phéniqués n'en avaient pas. Le 9 août, on vérifie par des ensemencements, après chauffage à 63°; ces tubes "n'ont toujours pas de spores ; les cultures filles issues de ces tubes, à partir de cette date, n'en ont pas donné dans la suite. Après 10 jours de culture, en présence de l'antiseptique, les bactéridies avaient perdu définitivement la propriété sporogène. Le 3 août, on a ensemencé toute la série des tubes phéniqués, directement, sans chauffage, ces cultures filles sont gardées à l'étuve à oo" jusqu'au 13 août. Ou fait alors une prise dans chacune d'elles, ces prises sont portées à 65° pendant 1.3 minutes et ensemencées ensuite daus du bouillon. Le 16 août, tous ces ense- mencements se sont montrés féconds. Donc, après 4 jours de culture dans les bouillons phéniqués, les bactéridies, qui n'avaient pas formé de spores dans ces milieux, n'ava'ent cependant pas perdu encore la propriété de faire des germes : leur contact avec l'antiseptique n'était pas assez prolongé. Après 10 jours de culture dans les bouillons autiseplisés, elles sont devenues défiaitivement asporogènes. BACÏÉUIDIES ASPOROGÈNES. 31 Du sang- d'un lapin qui venait de succomber au charbon asporogène, fut étalé sur la paroi d'un flacon flambé, fermé par un tampon de coton, et laissé ainsi, pendant 15 jours, large- ment au contact de l'air, dans une chambre humide, à l'étuve à 30°, sans qu'il s'y forme de spores. On sait cependant que du sang- charbonneux ordinaire produit rapidement des germes dans ces conditions. L'humeur aqueuse de l'œil du lapin ou du mouton est un liquide de culture particulièrement favorable à la formation des germes du charbon ; la bactéridie ordinaire y donne déjà, après 42 heures, de beaux germes résistant à un chaufl"age de 15' à 90° ; la bactéridie asporogène reste privée de spores, même cultivée dans l'humeur aqueuse, fraîche et aérée. Il ne s'ag-it donc pas d'une modification passagère du baclUas antlira- cis, mais bien d'un changement permanent, héréditaire, et nous ne connaissons jusqu'ici aucun moyen de rendre aux bacilles modifiés l'aptitude à faire de nouveau des spores. . L'aspect des cultures de bactéridies asporog-ènes est assez semblable à celui des cultures de bactéridies ordinaires. Dans le bouillon, elles donnent des flocons plus faciles à désagréger; les filaments de la bactéridie asporogène sont moins longs, ils sont aussi un peu plus grêles, ils contiennent souvent dans leur intérieur des grains réfringents plus petits que les spores et ne résistant pas à la chaleur. Au début de la culture, les filaments sont transparents et prennent bien les matières colorantes; à mesure que la culture vieillit, beaucoup d'entre eux deviennent granuleux, se renflent et se colorent mal. Cultivés sur la géla- tine, les bacilles asporogènes nous ont paru la liquéfier moins rapidement que les bacilles virulents ordinaires. Le bouillon dans lequel poussent les bactéridies sans spores se colore moins à l'étuve et donne des cristaux de phosphate ammoniaco-magnésien moins abondants que celui qui a nourri le charbon ordinaire. Les cultures asporogènes finissent par périr à 33° après un temps plus ou moins long, mais qui dépasse en g-énéral un mois. Si, après quelques jours de séjour à l'étuve, on les met à la température de la chambre, elles restent vivantes beaucoup plus longtemps. Nous avons conservé ainsi des bac- téridies sans spores qui, ensemencées dans du bouillon, ont donné des cultures après 155 jours ; elles ne contenaient cepen- dant aucun germe, puisque chauffées pendant 15 minutes.-.;» 32 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. 65°, elles restaient stériles. Dans d'autres expériences, ces cul- tures sans spores, restées dans une armoire du laboratoire, étaient encore vivantes après 81 jours; une culture sur gélose n'était pas morte après 47 jours. Dans ces vieilles cultures, il reste très peu de bacilles vivants. Pour les rajeunir il faut les ensemencer en assez grande quantité, et quelquefois ce n'est qu'après plusieurs jours que l'on aperçoit un développement. La virulence de ces cultures sans spores se conserve jusqu'au moment où elles périssent. Une culture que l'on obtient peu de temps avant la mort des filaments est active et tue les cobayes et les lapins. Dans les cultures mères, au contraire, faites en présence de l'antiseptique, il y a une diminution de la virulence, ainsi que MM. Chamberland et Roux l'ont montré depuis long- temps. Les cultures filles, issues des cultures phéniquées âgées de Sjours environ, c'est-à-dire à unmoment où la perte de virulence est peu marquée, ne s'affaiblissent pas d'une façon sensible dans les cultures successives dans le bouillon. Cependant, il semble que ces bactéridies sans spores soient dans des conditions parti- culièrement favorables à l'atténuation, puisqu'elles restent expo- sées à l'état de filaments au contact de l'air à la température de l'étuve. C'est en effet à l'action de l'air sur le mycélium sans spores de la bactéridie que MM. Pasteur, Chamberland et Roux ont attribué l'atténuation de la virulence des bactéridies cultivées à 42°, o. Ces deux conditions, absence des spores et action continue de l'air sur les filaments, sont réalisées dans nos cultures asporogènes, et cependant celles-ci ne sont pas atténuées. 11 faut en conclure que l'action de l'air à la température de 33° n'est pas assez énergique pour produire la diminution de viru- lence; elle doit être exaltée par une température plus élevée. Il serait intéressant de savoir à quelle température il faut faire la culture pour atténuer ces bacilles sans spores. On peut aussi obtenir des bactéridies atténuées asporogènes, soit en ensemençant, comme l'a fait M. Behring, des bacilles déjà atténués dans un milieu qui contient une petite dose d'antisepti- que, soit en prolongeant le contact des bacilles virulents avec l'acide phénique dans la méthode que nous venons d'indiquer. Pour avoir des bactéridies asporogènes virulentes, nous avons ensemencé du sang- charbonneux dans du bouillon phénique, et après 8 à 10 jours de culture, nous avons prélevé un peu de BAGTÉRIDIES ASPOROGÈNES. 33 semence dans les tubes à antiseptique qu'un chaulFage à 65" nous avait montré ne pas contenir de germes. Los bacilles sont restés trop peu de temps en contact avec l'antiseptique pour avoir été profondément modifiés dans leur virulence, et les cultures lilles ainsi obtenues sont sans germes et tuent encore les cobayes et les lapins. Si nous laissons la bactéridie en présence de l'antiseptique pendant un temps suffisant, elle diminuera de virulence, ainsi que cela est bien connu, et nous aurons ainsi une bactéridie inca- pable à la fois de donner des spores et de tuer des animaux. Parmi les bacilles donnant des spores, celui du charbon n'est probablement pas le seul qui puisse perdre sa faculté sporogène. Par des procédés semblables à ceux que nous venons d'indiquer, on pourra peut-être préparer un bacilliis subtilis sans spores. Ces bactéridies asporogènes nous donnent un nouvel et très intéressant exemple des modifications permanentes, héréditaires, que l'on peut faire subir aux jiiicrobes. Depuis les travaux du laboratoire de M. Pasteur, on sait que la virulence est une qua- lité que les microbes peuvent perdre et acquérir, et que les pro- priétés pathogènes ne sont pas suffisantes à caractériser une espèce. Les caractères morphologiques ne sont pas immuables non plus. La manière dont la bactéridie donne des spores, la résistance de celles-ci aux divers ag-ents, la façon dont elles ger- ment dans les milieux convenables ont été reg-ardées, depuis que l'on connaît la bactéridie, comme des particularités très caraclé- risliques. Et cependant la fonction sporogène de cette bacté- ridie peut être modifiée au point qu'on la fait disparaître sans retour. L'action des antiseptiques n'est probablement pas la seule qui fasse perdre au bacillus anthracis l'aptitude à faire des spores. M. Lehman n'avait point ajouté d'antiseptique dans les cultures où il a trouvé des bactéridies asporogènes ; il ne sait à quelle infiuence attribuer cette modification, qui s'est produite en dehors de l'in- tervention de l'expérimentateur. Il n'est donc pas téméraire de penser que, dans la nature, des conditions puissent être réalisées qui transforment, à notre insu, des bactéridies ordinaires en bacilles atténués et asporogènes. L'expérimentateur qui ren- contrerait un semblable bacille serait fort embarrassé de recon- naître en lui la bactéridie du charbon. Il n'aurait pas la moindre hésitation pour en faire une espèce saprophyte, sans parenté aucune avec le bacillus anthracis. Il faut, en effet, avoir suivi 3 34 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. pas à pas, dans des expériences bien conduites, toute la série des cliangemenls de la bactéridie pour être assuré que le microbe inoffensif et sans spores est le virus charbonneux. Les microbes sont plus faciles àmodifier qu'on ne l'admet généralement. C'est à grand'peine, en effet, si, dans nos laboratoires, nous les con- servons avec leur aspect caractéristique, dans des conditions de culture déterminées cependant aussi rigoureusement que pos- sible. Aussi, il ne faut pas déclarer à la hâte que deux microbes sont sans parenté parce que l'apparence de leurs colonies n'est pas tout à fait la même et qu'ils liquéfient la gélatine plus rapi- dement l'un que l'autre. Que sont ces différences si on les com- pare à celles qui existent entre le charbon atténué asporogène et le charbon virulent à spores? Insignifiantes en vérité, et elles ne sauraient autoriser l'expérimentateur à regarder comme issues de souches différentes, deux organismes microscopiques très semblables sous d'autres rapports. Les dissemblances entre des microbes de même origine tiennent sans doute aux vicissi- tudes diverses qu'ils ont éprouvées, et aux incidents d'un passé que nous ne connaissons pas. 11 suffit que nous soyons avertis par quelques exemples bien démontrés pour ne plus attacher trop d'importance à des caractères fragiles et à des distinctions arti- ficielles. Si les travaux sur l'atténuation des virus nous prouvent que les microbes mortels peuvent devenir inofi'ensifs, d'autre part, le retour à la virulence de ces microbes atténués nous donne à penser qu'un microbe saprophyte peut devenir virulent. Les organismes pathogènes que nous connaissons aujourd'hui sont peut-être d'anciens saprophytes adaptés progressivement à la vie parasitaire. Ces idées, déjà énoncées bien souvent ', expli- quent l'intérêt que les biologistes et les pathologistes attachent aux expériences qui fournissent des exemples bien établis de ces modifications permanentes des microbes. C'est pourquoi nous avons donné avec quelques détails la façon d'obtenir des bacté- ridies asporogènes. ]. V. MM. Pasteur, Chamberland et Roux, Comptes rendus, 28 février 1881, et Chauveau, Archiv. de méd. expériment., mars dSSO. REVUES ET ANALYSES DEUX TRAYAUX DU LABORATOIRE DE M. BAUMGARTEN DIRIGÉS CONTRE LA THÉORIE DES PHAGOCYTES. REVUE CRITIQUE. G. Fahrenholz. Contributions à la critique de la théorie des phago- cytes de Metchnikoff, en se basant sur ses propres recherches sur les spores du charbon chez la grenouille. Konigsberg; Diss. inaug. 1889. — E. Czaplewski. Recherches sur l'immunité des pigeons contre le charbon. Konigsberg ; Diss. inaug. 1889. M. Baumgarten ne s'est pas borné à ses objections a priori contre la théorie des phagocytes. Il sort encore de son laboratoire de Kœnigs- berg une série de travaux, faits sous sa direction par ses élèves, et ayant pour but de démontrer la fausseté de cette théorie. Tels sont les deux mémoires mentionnés en tête de cet article, et qui ont paru dans le courant de l'année qui vient de s'écouler. Le premier, celui de M. Fahrenholz, a pour objet la critique expérimentale de mes recherches sur la croissance des bactéridies dans l'organisme des grenouilles réfractaires au charbon. Comme une des preuves principales du rôle des phagocytes dans l'immunité, j'ai apporté le fait que les bactéridies se développent chez les grenouilles réfractaires dans les cas où les phagocytes sont tempo- rairement éliminés. Ainsi elles poussent dans la chambre antérieure de l'œil et sous la peau, si on les introduit dans ce dernier endroit enveloppées dans des sacs de papier, de la moelle de roseau ou des portions de la membrane de l'intestin. M. Fahrenholz a répété mes expériences, mais avec un résultat tout à fait négatif dans la grande majorité de cas. D'après lui, les spores de bactéridies introduites sous la peau, soit directement, soit dans une membrane diffusante, ou bien 36 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. introduites dans la chambre antérieure de l'œil, ne poussent jamais à une température moyenne de 22°. Ce n'est qu'à une température de 23-27° C. que commence la germination des spores contenues dans des membranes diffusantes ; mais la l3'm[)he qui passe à travers cette membrane doit être considérée comme altérée. Dans tous les points infectés, la prolifération ne s'opère que lorsque la grenouille est main- tenue pendant un ou deux jours à une température constante de SO-iO». De ces données, M. Faltrenholz tire la conclusion que les globules blancs ne sont pour rien dans l'immunité desgrenouillesàla tempéra- ture ordinaire de la chambre. Il attribue cette immunité à la médiocre qualité du milieu nutritif de l'organisme, et ensuite à ce que la tempé- rature est trop basse. En chauffant un peu, on change la qualité du liquide de l'organisme, et la bactéridie pousse; c'est ainsi qu'on provo- que la croissance du vibrion du choléra sur la pomme de terre, milieu défavorable à ce microbe à des températures plus basses. Si on étudie les faits apportés par M. Fahrenhob, et si on les compare aux miens, on trouvera facilement que la différence des résultats n'est pas du tout fondamentale. D'abord il y a la question de la température. Dans mes expériences, les spores protégées, de la façon que j'ai indiquée, contre l'agression des phagocytes, poussaient à des températures entre 17 et 22°. Chez M. Fahrenltolz elles ne poussaient qu'à des températures de 25 à 27°. Le résultat essentiel, c'est-à-dire la croissance de bacléridies introduites dans du papier et l'absence de croissance de bacilles non protégés par le papier, a donc été confirmé par M. Fahrenltolz. Mais tandis que mes expériences ont été faites pour la plus grande partie en été, M. Fahrenltolz a fait les siennes exclusivement en hiver. Pour soumettre ses grenouilles à une tempé- rature de 22", il les mettait dans le voisinage d'un poêle chauffé, auprès duquel, d'après ses propres aveux, la température baissait à lo" dans la majorité des cas pendant la nuit, pour monter ensuite à 2o-27o (p. 23). Quelquefois la température ambiante des grenouilles montait jusqu'à 30-38", et même 42°, ce qui amenait la mort de ses animaux d'expérience. Gomme preuve la plus évidente de l'influence fâcheuse, et compro- mettante pour tout le travail, des mauvaises conditions de chauffage dans les expériences de M. Fahrenholz, je puis citer les faits annoncés par lui-même, que, dans ses cultures de contrôle faites dans la gélatine, les bacléridies ensemencées ne commençaient à pousser qu'au bout de sept jours et encore faiblement (voir p. 10 et 17). Il n'est pas éton- nant que, dans des conditions pareilles, les spores introduites dans l'organisme des grenouilles rencontrent les plus grands obstacles à se développer. REVUES ET ANALYSES. 37 Les températures auxquelles a travaillé M. Fakrenholz pourraient, à elles seules, expliquer l'insuccès de la plupart de ses expériences. Mais il y a encore d'autres sources d'erreurs. Ainsi les spores employées par lui étaient, pour la plupart, de mauvaise qualité. Il s'est d'abord servi de spores vieilles de six ans, et dont la propriété germinatrice était, par conséquent, très affaiblie. Pour éviter cet inconvénient, M. Fahrenhol: a préparé des spores fraîches; mais tantôt les bacté- ridies, employées pour cela, étaient envahies par des masses d'autres microbes [stark venuireinigte Cultur), tantôt les spores étaient diluées avec une trop grande quantité d'eau, de sorte que les fils de soie étaient trop peu chargés de spores. Comme preuve de la mauvaise qualité de son virus, je peux citer le fait qu'une souris inoculée par lui, avec ses spores fraîches, n'est morte qu'au bout de 50 heures. Le travail de M. Fahreiiholz contient un grand nombre d'autres fait? démontrant l'insuffisance de ses méthodes. Ainsi il cite une expérience dans laquelle les fils de soie introduits dans l'œil ne purent être retrouvés, et une autre dans laquelle la grenouille inoculée a disparu. On pourrait s'étonner que des expériences faites de la façon indiquée aient pu (dans des cas très rares, il est vrai,) donner des résultats positifs, qui concordaient avec les miens. Si M. Fahrenholz les avait faites dans des conditions plus convenables, il aurait sans doute aussi bien confirmé la justesse de mes données que M. Lubarsch * qui a obtenu à plusieurs reprises le même résultat que moi. M. Fahrenholz, qui, en définitive, n'a pu nier le fait de la croissance des bactéridies introduites dans des paquets de papier à filtrer sous la peau de grenouilles réfractaires, attribue cette croissance aux change- ments de la lymphe passée à travers le papier. Nous n'avons pas besoin de discuter cette assertion, parce que M. Fahrenholz ne l'émet que d'une façon absolument arbitraire, sans l'appui de preuves quelconques. Afin d'expliquer la divergence de nos résultats, M. Fahrenholz suppose que dans mes expériences la température s'élevait au-dessus de 22", ce qui facilitait la germination des bactéridies. Je suis en mesure d'affirmer que cette supposition n'est pas exacte; dans beau- coup de mes expériences la température n'atteignait même pas 22°, et restait jour et nuit à 17-20". 1. Cenlralblail fur Bactériologie und Parasitenkunde, t. VI, n* 19. Comme seule différence avec mes résultats, M. Lubarsch mentionne le lait que, dans ses expériences, les spores introduites directement sous la peau restaient, pendant 24 heures, pour la plupart en dehors des cellules. Mais, dans son article, les détails à ce sujet man- quent complètement : je ne puis donc pas trouver la cause du fait observé par lui. Peut-être s'agit-il de spores pour la plupart vieilles, ou de l'iutluence d'une tempé- rature trop basse. 38 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Les recherches de M. Czaplenski ont été d'abord rapportées dans un article de M. Baumgarten \ ce qui prouve la solidarité complète du maître avec son élève. Le résultat principal de ces recherches est d'établir le fait que les pigeons doivent leur immunité contre le charbon à des raisons tout autres que l'intervention des phagocytes. D'après M. C-a/}/eîr«Âi, lespigeons sont, pour la plupart, réfractaires au charbon. Seuls, les jeunes individus ou peut-être les représentants de races spéciales présentent une exception à cette règle. Les bactéridies injectées dans l'organisme des pigeons réfractaires périssent au bout d'un temps très court, souvent déjà quatre heures après l'inoculation. Cette destruction s'opère toujours pendant le séjour des bacilles dans les humeurs de l'animal. Jamais on n'observe de relation des bacilles injectés avec des cellules, soit avec des leuco- cytes, soit avec des cellules fixes. Même les débris des bactéiùdies ne peuvent être retrouvés avec certitude dans l'intérieur des cellules. La seule exception se présenta chez deux pigeons morts du charbon : au point d'inoculation, M. Czaplenski a pu distinguer un nombre assez considérable de leucocytes contenant des bacilles bien conservés. Après avoir éliminé ainsi les phagocytes comme agents de la des- truction des bactéridies chez les pigeons réfractaires, M. Czaplewski s'est demandé si ce n'était pas le pus qui détruisait les bacilles par ses produits chimiques, conformément à la supposition de M. Christmas- Dircking-Holmfeld. En observant qu'autour des bactéridies injectées, il ne se produisait pas, chez les pigeons, de pus proprement dit, M. Cza- plewski a dû rejeter cette supposition. L'expérience sur une souris inoculée avec un mélange de bactéridies et de staphylococcus aurem, confirma cette manière de voir, car la souris contracta le charbon malgré la suppuration. Ainsi donc, M. Czaplenski s'inscrit à la fois contre la théorie des phagocytes et contre la théorie de l'influence chimique de la suppura- lion, et il résume son travail en disant qu'il lui a été impossible de déterminer la cause véritable de l'immunité des pigeons contre le charbon. Le travail de M. Czaplewski ayant déjà été cité par plusieurs auteurs (M. Petruschky et autres), comme un argument de fait contre la théorie des phagocytes, je crois devoir en faire la critique. D'abord je dois remarquer que M. Czaplewski a tort d'ignorer la bibliographie de son sujet d'études, bien qu'elle soit encore très res- treinte. Dans un travail de M. Hess ^ travail exécuté dans le laboratoire i. Centralblatt fur klinische Medicin, iSSS, n» 29, p. 516. 2, Archives de Virehow, 1887, t. CIX, p. 379,-380. REVUES ET ANALYSES. 39 de M. Recklinghmisen et reconnu comme très consciencieux, M. Cza- pleuski aurait pu trouver le fait que, dans l'organisme d'un pigeon réfractaire au charbon, les bactéridies introduites ont été, au bout de peu de temps, absorbées en grand nombre par des leucocytes. Dans un autre travail, celui de M. Nuttall *, M. Czapleivski aurait pu puiser la notion que le sang du pigeon, extrait de l'organisme, permet une culture abondante de bactéridies, qui poussent à partir de deux heures et demie après l'ensemencement. Ainsi il existait déjà, avant la publication des données purement négatives de M. Czapleicski, des observations positives au sujet de l'im- munité des pigeons et du rôle des phagocytes dans cette immunité. Mes recherches personnelles, exécutées sur plus de vingt pigeons, ont complètement confirmé les assertions de M. Hess et sont en désac- cord avec celles de M. Czapleivski. La phagocytose chez les pigeons, inoculés avec la bactéridie charbonneuse, est tellement prononcée, que je puis la recommander comme l'exemple le plus démonstratif de la destruction des microbes par les cellules. Ce qui est surtout inté- ressant dans cet exemple de lutte, c'est que les bactéridies sont en grande partie englobées et détruites par les macrophages, grandes cellules possédant un noyau unique et un protoplasma se colorant facilement avec les couleurs d'aniline. Ces cellules sont tellement abondantes qu'elles ont dû, sans aucun doute, se trouver aussi sur les préparations de M. Czaplewski. Il est inconstestable pour moi que les \, Fm.lE Fm TH Fig.'i A. r Dl /ig.2.E. I^Fvg^.C Fiq.3.D. I "^fi r- Fig.IF Fîq.SA Fia 6 a- /'■ \^ / '^^^-^J^^^' 3 .-.■t" Fn 7 -;i^ a<'.:c;-^ C-, ,Hg.8. /rr: iO. Fig 11. ^ li»'--' a -.:.. ■A- El W.eicKmkûit. del jnifj ..cTiiÊfCie; '' A Karmanski/lift . ETUDES SUR L'IMMUNITE. 87 APPENDICE N' i. Tableau (l'une série de pigeons de passage. Survie. es passages. entre Temps écoulé l'inocuhition et la mort, 1 4 jours. 2 4 jours. 3 3 jours. 4 40 heures. 5 moins de 3 jours. 6 44 heures. 7 44 heures. 8' 44 heures. 9 40 heures. 10 presque 7 jours. 10 moins de 3 jours. 10 — 11 moins ( ie 43 heures. d'i 50 heures. 12*' — - 13 6 jours et dem 13 4 jours. U 3 journées et d IS 3 journées et d + 16 moins de 44 heures. Total : 20 pigeons. 18 morts, 2 survivants. APPENDICE No II. Tableau des cobayes inoculés arec le sang du, cœur des pigeons de passage. N" des passages des pigeons. 1 Temps écoulé entre l'inoculation et la mort. 48 heures Poids du cadavre en grammes. 1 40 heures. 6 31 heures. 487 7 40 heures. 444 9 28 heures 20' 362 10 22 heures 20' 422 11 29 heures 40' 532 * Ce pigeon a été inoculé avec ie sang d'un cobaye mort après avoir reçu le sang du pigeon du Tm'^ passage. ** Ce pigeon a été inoculé avec le sang d'un lapin mort après avoir été inoculé avec le sang du pigeon du lime passage. NOUVELLES RECHERCHES SUR LE MICROBE PYOCYÂNIQDE Par m. C. GESSAIID Pharmacien major, professeur agrégé au Val-de-Gràce. TRAVAIL DU LABORATOIRE DE CHIMIE BIOLOGIQUE DE l/lNSTITUT PASTEUR. Les milieux de culture habituellement employés n'ont pas donné, pour la production de la pyocyanine par son microbe, d'aussi bons résultats que le milieu dont je me suis servi pour cet objet'. Qu'il me soit permis de rappeler que du transport d'un fragment de pansement bleu dans la salive et d'une série d'en- semencements successifs dans le même liquide, j'obtins des cultures identiques, dans leur coloration d'un bleu pur, aux belles parties des linges colorés, ou mieux, à la solution du principe même qui les colore, la pyocyanine, qu'on savait en extraire. Cette identité était d'autant plus nécessaire à constater qu'on était moins préparé alors à accepter, dans les caractères de cultures d'un même microbe, des variations parfois considé- rables en relation avec des variations le plus souvent minimes dans les influences en jeu. Que ces idées, qui entrent peu à peu dans la science, n'aient pas encore pénétré dans tous les esprits, c'est ce que prouve l'histoire même du microbe pyocyanique, dans les travaux récents auxquels il a donné lieu : elles n'ont sûrement pas inspiré cette récente distinction d'un bacille pyo- cyanique a et d'un bacille 6, surtout par les signes différentiels qu'on leur attribue. C'est ainsi que la liquéfaction plus prompte de la gélatine en plaque; la forme de cette liquéfaction (en verre à Champagne) à partir de la strie d'inoculation dans les tubes et 1. De la pyocyanine et de son microbe. Thèse de Paris, 1882. 31IC[10BE PVOGYANIQUE. 89 sa rapidité plus grande à s'étendre aux parois du tube, à gagner en profondeur; un retard d'un jour dans l'apparition de la cou- leur, retard compensé par un ton plus bleu du vert; une teinte moins fluorescente, mais résistant mieux à la lumière du gaz; sur la gélose, l'aspect d'un ruban plat, sec, plissé en travers, cannelé, au lieu d'une surface proéminente, humide, brillante et lisse ; sur pomme de terre, le phénomène-caméléon si carac- téristique {Chaîna kon-plUinomeu diirchaus cliarakterisUsch) du verdissement au contact de l'air, qui n'est du reste que ce qui avait été constaté anciennement dans le bouillon et qui se reproduit par l'agitation de ce dernier; enfin une activité plus grande dans les mouvements du bacille, reconnue au microscope, sont, pour M. Ernst, des titres à constituer une variété S avec l'organisme retiré des pansements bleus à la clinique chirurgicale de Heidelberg', en face de l'organisme des laboratoires de Berlin et de Breslau qui devient le bacille a. Sans doute, les données chimiques ont été un peu trop négligées, et M. Frick" a le droit de dii'e qu'on a attribué au bacille a celles qu'a fournies la matière colorante du bacille S. Que si l'on en lient compte, en elFet, on arrive à cette conclusion que l'on n'obtient pas de pyocyanine des cultures du bacille a, et avec M. Ledderhose^ on élève à la dignité d'espèce, sous le nom de Bacillas pijojluorescem, ce bacille pyocyanique {Bac-jnjocyaneus y.) qui ne fait pas de pyocyanine. Quelle importance ont ces faits et jusqu'à quel point peuvent-ils servir de base à la création d'une espèce ou seule- ment dune variété? C'est ce que permettra de décider peut-être le présent travail. Wasserzug * concluait de ses essais en milieux divers que « la coloration franchement bleue de la pyocyanine n'apparaît pas dans les milieux ordinaires oi^i l'on fait vivre le bacille... ces cultures sont colorées en un vert plus ou moins foncé ». D'autres auteurs parlent encore d'une fluorescence marquée de la couleur verte. I. P. Er.nst. Sur un nouveau bacille du pus bleu (Bac. pyocyaneus [3), variété du Bac. pyocyan. des auteurs. Zeitsc/irifl f. Hyijiene. Bd. II, 1887. -2. A. Frick. Etudes bactériologiques sur le crachat vert et sur les bacilles pro- duisant une couleur verte. Virchow's Archio. Bd. CXVI, 1889. 3. Sur le pus bleu. Deutsche Zeiischrifl fur Chirurgie. Bd. X.VVIII, 1888. 4. Sur la formation de la matière colorante chez le Bacillas pyocyaneus. Ces Annales, T. I, 1S87, p. 581. 90 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. I. Un grand nombre des faits qui relèvent de la biologie micro- bienne ont un caractère de contingence dont ne sont pas exempts même les attributs en apparence les plus essentiels des microbes, ceux qu'à raison dune constance relative on a adoptés pour la diagnose des espèces. Des modifications fréquentes se présentent dans l'aspect des cultures, la forme, les produits de sécrétion, la fonction; et pour la fonction, c'est en certains cas sa suppression même qui peut en résulter. On est donc amené à concevoir dans les microorganismes la|vie indépendante de la fonction; on peut se proposer leur dissociation ; on la réalise par des artifices de culture. Cette notion (et le bacille pyocyanique avec les travaux de MM. Gbarrin, Guignard*, Roger ^ et Was- serzug % a contribué à l'affermir dans la science) doit présider à toute recherche bactériologique. Elle aide à comprendre ici que le milieu qui paraît le plus favorable au développement du bacille ne fournisse pas le meilleur rendement en pyocyanine. C'est le cas du bouillon de bœuf ou de veau à 1 partie de viande pour 2 parties d'eau, sans qu'une concentration plus grande (viande et eau, parties égales) ni l'addition de peptone améliorent sensiblement les résultats. Le microbe y pullule vite en effet. Fréquemment il forme un voile à la surface; bientôt le fond du matras est tapissé d'un dépôt abondant d'organismes. La viscosité de la culture, qui la rend filante comme du pus traité par l'ammoniaque, survient de même rapidement. Cependant la couleur est verte, comme il a été dit plus haut. Il faut se garder d'exagérer la part qui revient dans cet aspect au mélange de la couleur jaune du bouillon avec le bleu de la pyocyanine. C'est, d'ailleurs, un vert brillant, fluo- rescent, précédant même parfois de quelques heures, en faible quantité, mais sans confusion possible, l'apparition du pigment bleu; et, dans l'extraction de la pyocyanine au moyen du chlo- 1. Sur les variations morphologiques des microbes. Comptes rendus. Ac. des sciences. T. CV, 1887. 2. Des modifications qu'on peut provoquer dans les fonctions d'un microbe chromogène. Comptes rendus. Soc. de Biologie, 1887. 3. L. C. iMICROBE PYOGYAMOUE. 91 roforme, la couche chloroformique d'un bleu pur est surnagea par la liqueur aqueuse restée d'un beau vert fluorescent. D'autre part, la technique éprouvée pour l'isolement des espèces à l'état de pureté ne permet pas de songer à un mélange avec la bactérie dont j'ai signalé la présence possible dans le pus, et qui est un bacille fluorescent. Il reste dès lors, comme interprétation va- lable, qu'à côté du pigment bleu le microbe ait donné naissance dans la culture à une autre matière colorante. Cette conclusion, pour recevoir la sanction de l'expérience, impliquerait l'existence d'un milieu oii le bacille, comme dans la salive de mes pre- mières recherches, produisit la pyocyanine à l'exclusion du pigment étranger. La vraisemblance d'un meilleur rendement en pyocyanine dans ces conditions était faite pour encourager les recherches. La présence de l'azote dans la molécule de la pyocyanine, facile à vérifier par l'essai classique à la cbaux sodée, devait les diriger du côté des milieux azotés. J'ai trouvé ainsi que dans une solution de peptone, peptone du commerce neutre ou faiblement alcaline, à 2 0/0, le bacille se développe sans produire de matière verte fluorescente. La culture a une belle teinte bleue, dont la production est hâtée par l'addition à ce liquide de 5 0/0 de glycérine. Une élég-ante contre-é]treuve résulte de l'ensemencement du bacille dans Talbumice, telle qu'on peut l'extraire de l'œuf avec pureté, ou additionnée seulement de glycérine, dont refl"et se traduit, dans ce cas aussi, par une rapidité plus grande dans l'apparition du pigment. Ici, c'est la matière fluorescente verte qui prend seule naissance, comme l'aspect, ainsi que l'essai au chloroforme en témoignent. Ce résultat a été constant dans neuf ensemencements en série, au terme desquels le microbe n'avait pas perdu la faculté de reproduire les effets connus dans les milieux précités : une goutte de la neuvième culture donnait la coloration bleue dans la solution de peptone, et dans le bouil- lon, le mélange habituel de pyocyanine et de pigment fluorescent. On devait alors présumer que le produit de transformation de l'albumine, c'est-à-dire l'albumine-peptone, qui est à l'albu- mine ce qu'est la peptone vis-à-vis de la fibrine du muscle, don- nerait les mêmes résultats que la fibrine-peptone. Pour m'en assurer, d'un blanc d'œuf dilué de trois foissonpoids d'eau, j'ai fait deuxparts. L'une a été ensemencée sans autre traitement ; l'autre. 92 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. additionnée en proportions voulues d'acide chlorhydrique el de pepsine, a été mise à digérer à Téluve, jusqu'à ce que le ferrocyanure de potassium acétique, n'y formant plus de préci- pité, indiquât la lin de la peptonisation. La liqueur neutralisée par la potasse, puis ensemencée avec la même culture et à la même dose que la première, a pris une coloration bleue sans mélange, tandis que la portion qui n'avait pas subi ce traitement présentait une fluorescence magnifique sans trace de bleu. Beaucoup d'auteurs font consister la peptonisation dans une hydratation de la matière albuminoide. Nous retrouverions donc ici le fait général, dont on connaît les applications dans les phénomènes de la digestion, dans l'inégale aptitude à la fermen- tation d'un saccharose et d'un glucose, etc., je veux dire la distinction établie par les cellules entre les principes immédiats et leurs produits d'hydratation ; la réaction cellulaire est différente selon le cas, mais elle est rendue ici sensible à la vue par la persistance, à travers les variations de milieu, d'une fonction chromogène dans le bacille. Le jeu brillant de couleurs qui en résulte peut être mis en évidence d'une façon très simple, sans l'embarras d'avoir à faire une peptonisation. L'action des diastases peut être remplacée par des actions chimiques et physiques. On peut ainsi se contenter du traitement à chaud de l'albumine par Facide chlorhydrique, ou d'une digestion à l'autoclave à 120°, ou, plus simplement encore, de l'ébuUition dans l'eau pour transformer l'albumine, non en totalité, mais de façon à rendre possible l'apparition de pyocyanine, à côté de ce qui persiste de fluorescence verte. Le microbe de la pyocyanine vit bien aussi dans une solu- tion de gélatine à 10 0/0, à l'étuve à 3o°; son activité y est encore accrue par l'addition de glycérine. Il y donne de la pyocyanine, en moindre quantité peut-être, mais sans accompa- gnement de fluorescence verte. La réaction biologique s'accorde dans ce cas avec le plus grand nombre des réactions chimiques pour rapprocher la gélatine de la peptone. Les organismes supé- rieurs établissent, au contraire, comme on sait, une grande différence entre l'une et l'autre. Il n'est pas moins intéressant de constater la sensibilité du microbe à la matière albuminoïde et la façon dont il traduit sa présence, tant qu'il en reste des traces : cette production de MICROBE PYOGYANIQUE. 93 pigment vert fluorescent dont il l'accompag^ne, jusqu'à sa con- version complète en poptono. Dans ses transformations succes- sives, sous les états intermédiaires (comme en ofltre le bouillon), que la chimie, avec des réactions de précipitation, fixe et revêt parfois d'individualités distinctes, la réaction biologique révèle l'unité de substance, conformément aux conclusions qu'a tirées M. Duclaux de son étude critique et expérimentale sur les matières albuminoïdes du lait. On peut résumer ainsi les efîets des divers milieux alimen- taires fournis au microbe : Albumine donne fluorescence verte sans pyocyanine ; Peptone, gélatine donnent pyocyanine sans fluorescence verte ; Bouillon donne à la fois fluorescence verte et pyocyanine. Ce dernier milieu est ainsi intermédiaire entre les deux pre- miers, comme sa constitution chimique, participant de l'un et de l'autre, pouvait le faire supposer. Le lait otîre les effets du bouillon, mais par un enchaînement difl'érent de circonstances. Il n'y a pas de peptone préexistante. C'est d'abord la fluorescence verte qui s'y manifeste. Mais le bacille agit par une diastase sur la caséine pour la peptoniser et se procurer ainsi l'élément de production de la pyocyanine. II L'étude chimique du pigment vert fluorescent reste tout entière à faire. On n'en connaît que la disparition par les acides^ la réapparition ou l'exagération de la fluorescence par les alcalis, ce qui établit une analogie avec la fluorescence de l'esculine, de la fluorescéine. Il n'y a pas lieu d'insister autant que font les auteurs allemands sur le caractère qu'elle ofl"re de s'éteindre à la lumière du gaz, caractère commun à toutes les substances fluorescentes dans une lumière faible et surtout pauvre en rayons ultra-violets. Il n'en faut retenir que le moyen, dans les premiers temps d'une culture, de distinguer si la faible teinte verte du début, dans les divers liquides, appartient au pigment fluorescent, auquel cas l'éclairage artificiel n'en laisse rien subsister, ou à des traces de pyocyanine, qui résiste à cette épreuve. 94 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. La réaction aux acides et aux alcalis cependant est celle même que présente la couleur verte des cultures de baciUus ffaorcscem liquefaciens et de bac. fhiorescens putridus. 11 faut sans doute des titres plus nombreux pour conclure à l'identité du pigment dans ces différentes espèces, identité qui me paraît pourtant très vraisemblable. Du moins, un nouveau caractère commun vient ajouter à cette vraisemblance. Comme le bacille pyocyanique, le bac. fluorescms liquefaciens, le bac. fhioresccm putridus, qui offrent en milieu albumineux, dans le bouillon, le plus vif éclat, en sont dépouillés dans la solution de peptone, sans production corrélative, comme pour le premier bacille, d'une coloration nouvelle, bien que la culture se peuple abon- damment. Yoilà donc deux organismes chez lesquels ce caractère de fluorescence a paru constant, au point de passer dans leur diagnose spécilique : il ne tient pourtant pas devant un nouveau milieu, et un milieu qu'on ne peut certes pas regarder comme trop défavorable, ni assimiler aux milieux additionnés d'anti- septiques, qu'on fait servir d'ordinaire à la suppression de la fonction chromog'ène, car il fournit encore aux frais de la sécré- tion de pyocyanine par l'autre espèce. Il semble bien aussi que ce pigment vert fluorescent soit un caractère commun à un bien plus grand nom.bre d'espèces, tout en restant toujours dans une dépendance étroite du milieu. M. Frick ' l'attribue à six espèces dans son mémoire sur les bacilles qui produisent la coloration verte des crachats; c'est d'ailleurs toujours à l'occasion du même milieu qu'il est constaté, liquide ou solide, à base de bouillon. M. II. Scholl * en a doté le bacille du lait bleu, cultivé aussi sur g-élatine au bouillon ^ De ces espèces même, il se peut que quelques-unes aient passé entre mes mains. J'ai multiplié, en effet, les essais et les '1. Loco citato. 2. Contributions à la connaissance des décompositions du lait par les microor- ganismes. Sur le lait bleu. Forlschr. d. Med. 1889, n° 21. 3. Je rapprocherai, sous les réserves que commande l'ignorance de la nature de ces pigments, la substance fluorescente que M. R. Dubois a signalée dans le sang vert des pyrophores et qui aurait les mêmes réactions : «. L'acide acétique en détruit la fluorescence, l'ammoniaque la fait reparaître... elle en exagère notable- ment l'éclat. » Les Èlatérides lumineux : p. 217-218. Thèse de la faculté des sciences, 1886. MICllOBE l^YOCYANIQUE. 95 expériences pour vérifier ceUe inllueiice du milieu, et, en recueil- lant des échanlillons de toutes parts, je m'enquérais moins de la nature de l'espèce que de son aptitude éprouvée à produire ce brillant aspect fluorescent. J'ai trouvé chaque fois que la fluorés cence existait dans le bouillon, mais qu'elle disparaissait dans le milieu à la peptone, oii le microbe ne se développait pas moins cependant, avec un peu de retard peut-être, mais aboutissait aussi bien, sur la peptone gélatinisée, à liquéfier le milieu, s'il avait la propriété de liquéfier aussi le bouillon gélatinisé, tou- jours expérimenté en parallèle. D'une expérience unique, il résulterait que le microbacillus prodigiosHS, au contraire du pjjocuaiieus, ne se contente pas de la solution de peptone pour déployer sa fonction chromogène. m Si la cause reconnue de la coloration bleue des parisements a relire bien de l'intérêt au fait lui-même, on ne saurait toute- fois s'en désintéresser complètement, ni méconnaître l'utilité qu'il peut y avoir à confronter avec les circonstances oii il appa- raît spontanément, celles dont les recherches expérimentales semblent impliquer la nécessité. L'observation attentive des premières, en révélant le déterminisme exact du phénomène, doit conduire à serrer plus que nous n'avons fait jusqu'ici, ces conditions de sa production naturelle, pour en attendre aussi un meilleur succès. Les milieux de culture solides en fournissent les moyens. On a toujours noté, en effet, que la coloration bleue apparaît sur les pièces de pansement plutôt que dans la partie liquide à la surface des plaies : ce fut la première raison de nier la suppuration bleue. Nous pouvons, utilisant la substance qui a déjà donné de si bons résultats, essayer des cultures sur la peptone glycérinée, solidifiée à la gélose. L'effet en est très rapide et très beau; la masse est en quelques jours d'un bleu magnifique dans toute son étendue. A la vérité, la présence de peptones dans le pus est constante, et l'on aurait peut-être droit d'attribuer aux propriétés osmo- tiques de cet élément, aptes à le faire parvenir jusqu'aux parties extérieures des pansements, au moins autant qu'aux propriétés aérobies du microorganisme, le siège d'ordinaire superficiel de la 96 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. coloration bleue. Le pus toutefois est surtout fait de principes plus rapprochés de l'albumine, de quelque nom qu'on les désigne, serine, globuline ou pyine. Or l'albumine d'œuf qui, à l'état liquide, n'entretient, comme on a vu, que la production du pigment vert fluorescent, a constitué après solidification par la gélose un milieu propice au développement simultané de ce pigment et de la pyocyanine. Youdrait-on faire intervenir la gélose dans ce phénomène pour une action autre qu'une modi- fication physique du milieu, il n'est pas prouvé davantage que la matière première des linges n'y participe en quelque façon, dans la coloration des pansements. L'intérêt d'une production plus abondante de pyocyanine sur milieu solide serait fort réduit dans la pratique si les diffi- cultés d'extraction étaient accrues par ce procédé même. Ce n'est heureusement pas le cas. Le chloroforme, maintenu sur la culture colorée, se charge de pyocyanine, sans qu'il soit besoin d'agiter, par un contact de quelques heures, soit du jour au len- demain. lO*^^ épuisent à peu près une couche d'un centimètre d'épaisseur dans un matras Pasteur. Et, s'il est besoin d'une dose nouvelle pour achever l'épuisement, c'est un liquide qui, n'étant pas saturé, peut servir au premier traitement d'un nou- veau matras dans un lavage méthodique. On doit insister quelque peu sur cette précieuse propriété de la gélose de former comme une éponge véritable qui s'imprègne des produits versés à sa surface et les cède avec la plus grande facilité à un dissolvant approprié. On pourra même employer l'eau dans certains cas, et renouveler plusieurs fois le traitement sans amener la désagrégation de la masse. J'ai pu aussi, après une première culture de bacille pyocyanique et un lavage au chloroforme, restituer sa richesse alimentaire au substratum solide, par addition de la dose voulue de peptone sous le moindre volume de solution, assurer l'amalgame du tout et la stérilisation dans un traitement à l'autoclave, et réussir une seconde culture dans ce milieu ainsi rajeuni. On est peut-être autorisé à entrevoir dans ces faits le germe d'une méthode nouvelle pour obtenir certains produits des microbes vivant bien sur milieux solides, dans des conditions assurément meilleures qu'on ne les obtiendrait des milieux liquides. Outre qu'il dispenserait d'agitations, de concentrations, MIGIIOBE PYOCYANIQUE. 97 qui miilliplient et prolongent le contact avec l'air de matières altérables, un tel procédé aurait Tavantage de livrer à l'action des dissolvants ces produits, sous cet état de division dans une masse solide où l'on est accoutumé d'amener les corps pour favoriser l'extraction des principes immédiats. IV Le traitement chloroformique donne lieu encore à des obser- vations intéressantes. Le substratum solide, dépouillé de la pyocvanine, ne reste jamais incolore, pas plus dans le cas où la gélose est à base de peptone que dans le cas où, après l'avoir rendue nutritive par du bouillon, nous y voyons reparaître, comme on pouvait s'y attendre d'après l'expérience de ce milieu à l'état liquide, la coloration due au pigment fluorescent insoluble dans le chloro- forme. La gélose à la peptone reste rougeâlre. Cependant le chloro- forme ne laisse' pas, avec une culture en peptone liquide de même âge, une teinte comparable dans la couche aqueuse surnageante, et on ne retrouve pas ici le parallélisme d'effets qui s'offre avec le bouillon sous les deux états ; mais cette couche aqueuse présente une coloration verdàtre. C'est au moins ce qu'on observe, si l'on s'adresse à des cultures récentes, ou si l'on note la coloration peu de temps après que les deux couches dans le tube à expérience se sont reformées par le repos. Mais si les cultures comparées sont plus anciennes, la même cou- leur rougeâtre se retrouve aussi dans la couche aqueuse du milieu liquide épuisé; et même, pour la culture jeune, elle peut apparaître si on examine cette couche après ^ingt-quatre heures d'exposition à l'air. Ces apparences sont liées à l'exis- tence, dans les cultures sur peptone aussi, d'un autre pigment, d'assez faible teinte, mais éminemment colorablcpar oxydation. Dans le bouillon, une altération de même ordre fait succéder une teinte brune au vert fluorescent des premiers temps. Mais le pigment, associé à la pyocyanine dans la solution de peptone, se transformerait plus vite. Pour le milieu solide, tout au moins, si rapide que soit l'extraction de pyocyanine, même dès les 7 98 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. ving-t-quatre premières heures, délai où le pigment en milieu liquide s'est conservé verdâtre, la gélose reste rosée, après le traitement au chloroforme. Pour l'un et Tautre aliment d'ailleurs, le phénomène de transformation peut être suivi même dans les cultures liquides, sans qu'il soit besoin de séparer la pyocyanine qui se détruit du reste simultanément; il aboutit aussi à un degré d'altération plus avancé, à une coloration toujours plus foncée que dans les cultures solides. Le vieillissement (on serait tenté de dire la maturation, tant ces faits offrent de ressemblance avec les trans- formations que l'âge amène dans les organes colorés des végé- taux) est marqué à la vue, pour le bouillon, par la teinte brune qui coexiste d'abord avec du vert fluorescent échappé à cette altération et l'assombrit, puis le réduit toujours davantage, et s'y substitue définitivement pour aboutir à la couleur feuille- morte des vieilles cultures d'où la pyocyanine a disparu. Ce brunissement croissant ne s'observe pas moins bien avec les cultures en albumine, et dans les tubes à expérience où s'est faite l'extraction de la pyocyanine, sur la partie aqueuse qui surnage le chloroforme. C'est, en réalité, un effet indépendant du microbe même, sinon de la nature des produits qu'il rejette, lesquels peuvent, en accroissant l'alcalinité du milieu, accélérer l'action oxydante de l'air. Je m'en suis assuré en séparant l'organisme par la filtration sur porcelaine, ou le détruisant par la chaleur, ou suspendant son développement par l'essence de moutarde. Les changements de teinte ne s'en produisent pas moins dans le sens habituel. D'autre part, une couche d'huile ou d'essence de térébenthine à la surface des liquides agit en retardant cette oxydation. Dans la solution de peptone, c'est la teinte rougeâtre qui, s'ajoutant au bleu, donne du violet, et prédomine finalement en rouge lie-de-vin, par suite de la destruction complète de la pyocyanine. Il faut signaler entre ces termes extrêmes une teinte intermédiaire, indécise, d'un aspect gris, à peine gris de lin, aussi peu colorée que possible, d'où l'agitation avec le chloroforme fait sortir les deux couleurs franches, rouge et bleu ; phénomène bien frappant, d'apparence paradoxale, dont le jeu des couleurs complémentaires donne aisément la clef. Et ainsi, par ce pigment nouveau, est fournie l'explication MICROBK PYOCYA^IQUE. 99 de cette teinte de début toujours verte, de ce ton vert qu'offrait encore le bleu, bien amélioré pourtant, dans les cultures en peptone glycérinée. Cette explication était surtout sollicitée par l'aspect des cultures en gélatine, pour lesquelles l'argument commode d'un mélange de jaune apporté par F aliment ne pouvait plus être invoqué. C'est, en effet, un beau vert d'eau que manifeste la gélatine si complètement incolore au début, avec passage plus rapide au rouge, et aboutissant en dernier terme à un rouge plus intense aussi, d'une franche couleur de vin. Cette gélatine va nous fournir de plus le moyen d'isoler ce pigment nouveau, comme l'albumine permettait d'obtenir le vert fluorescent à l'exclusion de la pyocyanine. Il suffit de l'additionner de 1 pour 100 de glucose. On obtient alors une couleur verte, vert jaunâtre, dont le chloroforme n'extrait pas trace de pyocyanine et qui passe au brun rouge avec le temps. On peut, ajoutant au tableau donné plus haut, résumer ces divers résultats dans les propositions suivantes : Albumine d'oeuf donne pigment vert fluorescent qui passe au brun avec le temps ; Bouillon donne pigment verl fluorescent et pyocyanine; Peptone ou gélatine donne pyocyanine et pigment vert jau- nâtre ; Gélatine à 1 0/0 de glucose donne pigment vert jaunâtre qui passe au brun rouge avec le temps *. Ainsi la pyocyanine ne se trouve jamais seule dans les milieux les plus favorables à sa production. Doit-on voir un rapport nécessaire entre son apparition et celle de ces pigments qui raccompagnent? Ou la présence de ceux-ci est-elle de pure concomitance, et liée simplement à la proportion, qui entre dans nos milieux organiques complexes, de l'élément dans la dépen- dance duquel ils nous ont apparu, matière albuminoïde pour le pigment vert fluorescent, hydrate de carbone pour le pigment vert jaunâtre? La dernière interprétation donnerait l'espoir de 1. M. le Dr Babès (Comptes rendus de la Société de biologie, 1889, p. 438), paraît avoir rencontré quelques-uns de ces pigments, bien que la description qu'il en donne soit assez confuse. Mais il ne paraît pas avoir porté son attention sur ce qui forme le point principal de mon travail, la relation du pigment avec la nature du milieu nutritif. iOO ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. trouver les conditions de production exclusive de pyocyanine dans une étroite proportion entre l'azote et la matière hydrocar- bonée, proportion qui se trouvait rompue au profit du premier dans l'albumine, delà dernière dans la gélatine giucosée et dans la peptone et la gélatine glycérinées. C'est à de nouvelles expé- riences qu'il appartient d'élucider cette question, et, s'il est possible, de réaliser ce milieu. Il suflit, pour l'instant, que le milieu nouveau dont nous disposons, peptone glycérinée à l'état solide ou liquide, facilite la production et augmente le rendement en pyocyanine dans des proportions qui permettent désormais l'étude de cette curieuse substance. Quelques considérations encore doivent achever de justifier pleinement la préférence maintenue à la peptone, même après qu'il a été démontré que la pyocyanine n'y est pas plus exempte que dans le bouillon de mélange avec un pigment étranger. Même à rendement ég-al, la supériorité de la peptone pourrait être facilement défendue. Le bouillon, en effet, devient rapidement visqueux, ce qui, en favorisant l'émulsion, constitue une grave difficulté pour l'extraction chloroformique. Son alca- linité croît parallèlement, devient même assez forte dans les vieilles cultures; c'est une condition d'altération de la pyocya- nine, qui y est plus rapidement détruite, sans que je puisse dire par suite de quelles transformations, ni si la triméthylamine, dont l'odeur succède au parfum aromatique des cultures jeunes, est un produit de sa décomposition. Enfin si, pour le rendre plus nourrissant, on prépare le bouillon avec parties égales de viande et d'eau, ou si on l'additionne de peptone, c'est au bénéfice du pigment vert fluorescent, de la gélatinisation plus prompte à survenir, que semblent s'exercer ces modifications. Pour la peptone, au contraire, les rendements croissent pro- portionnellement aux titres pondéraux des solutions employées ; les liqueurs chloroformiques les mesurent en une véritable échelle colorimétrique. J'ai employé la solution de peptone au dixième, et la séparation des deux liquides s'est faite toujours MIGllOBE PYOCYANIQUE. lOl aussi nelte et aussi rapide, après agitation avec le chloroforme, sans trace d'émulsion. La culture ne devient pas alcaline en vieillissant, a plutôt une réaction acide au papier bleu. La pyo- cyanine, quoique finissant aussi par disparaître, met un temps plus long- à se détruire entièrement. De toutes façons, l'extrac- tion en peut être comprise dans des limites de temps moins resserrées que pour le bouillon. Dans l'un et l'autre milieu, la glycérine exerce, outre une Influence marquée sur le temps d'apparition et sur la quantité de la pyocyanine, une action préservatrice pour la maintenir plus longtemps intacte en présence des causes d'altération habi- tuelles. YI La doctrine moderne qui voit dans la virulence une résul- tante, d'ordre physiologique, d'actions d'ordre chimique qui dépendent à la fois de la nature du microbe et de la composition du milieu, peut revendiquer quelques-uns des faits exposés dans ce travail. Nous venons de voir une légère modification dans la cons- titution chimique d'un milieu, ou, moins encore, une simple variation dans son état physique, modifier profondément la fonc- tion chromogène du bacille pyocyanique. Des influences aussi délicates dans l'être vivant qu'un microbe virulent a envahi, doivent intervenir pour accroître ou diminuer l'action pathogène, ou même pour l'annihiler entièrement et réaliser l'immunité, sans entamer la spécificité du microbe qui reparaîtra, comme le fait la fonction pyocyanique, dans un milieu mieux approprié. De même, nous avons vu que la réaction pigmentaire en milieu albumineux ne permettait pas de distinguer le bacille pyocya- nique d'un certain nombre d'espèces très différentes. On peut, il me semble, rapprocher ce fait de ces cas pathologiques où la spécificité de la maladie reste douteuse, lorsque, par exemple, l'in- vasiondumicrobe s'accompagne d'un cortège banal de symptômes, de phénomènes communs à d'autres maladies microbiennes. En somme, varial)ilité des symptômes pour un même microbe, identité des symptômes pour des microbes divers, telle est la traduction physiologique des faits mentionnés dans ce travail. En raison de la part importante qui revient dans les effets 102 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. observés aux moindres changements dans les conditions expé- rimentales, ce doit être une règle pour toute étude bacté- riologique de relater exactement les circonstances où elle s'est efTectuée. Je me conformerai à cette règle. Le bouillon et la solution de peptone n'offrent aucune parti- cularité à signaler : le premier, à 1 partie de viande de veau pour 2 parties d'eau; la peptone, telle que la procure le com- merce, a la réaction convenable, sans addition d'alcali. Le blanc d'œuf, extrait dans les conditions de pureté voulues, ne doit entraîner aucune trace de jaune, ce dernier détermi- nant la production de pyocyanine. Pour la solidification, on mélangeait avec une gelée de gélose faite à l'eau distillée* à la température de 35°, dans des conditions qui excluent toute modification de l'albumine par la chaleur. La gélatine était rapidement dissoute, au titre de 10 0/0, dans l'eau, à feu nu; puis, la température descendue au-dessous de 30°, mélangée d'un blanc d'œuf battu, 25 grammes environ pour 800 g-rammes de solution. On portait à l'autoclave à 120°, et retirait le feu sitôt ce point atteint. Le magma, laissé à refroidir dans l'appareil, était en état d'attendre sans altération le moment de lafiltration. On y procédait dans la vapeur d'eau, à l'autoclave. Elle est ainsi très rapide et donne un produit très clair. La répartition faite dans les vases de culture, on stérili- sait en une fois, à 120°, pendant 5 minutes. Il n'était pas ques- tion d'utiliser la g-élatine comme milieu solide ; encore n'a-t-elle pas perdu par ce traitement les qualités qui la font rechercher pour cet emploi. On supprimait pour la gélose l'opération pénible de la filtra- tion; il s'agissait de l'apparition de couleurs, toujours faciles à voir, et non de l'analyse minutieuse de caractères de culture. Elle était employée à une dose supérieure à celle que l'eau peut dissoudre, soit 0'',5 pour 10" de liquide, volume constant dans tous les essais, et directement introduite dans chaque récipient. On employait des matras Pasteur ou les petits matras co- niques, dits d'Erlenmeyer, même pour les miheux solides. La semence était empruntée aux cultures en bouillon, sauf pour les cultures en série qui ont réussi avec les différents milieux. SUR L'EXALTATION DE LA VIRULENCE DU BACILLE MORVEUX , Par m. xN. GAMALÉIA. Plusieurs fois déjà, ' on a montré que les formes cliniques des maladies infectieuses, loin d'être lixes et immuables pour chaque microbe spécifique, présentent, au contraire, certaines variations, qui dépendent de la résistance animale et de la \iru- lence de ce microbe. Dans ces variations des formes morbides, la virulence exaltée des microbes produit exactement le même résultat que la dimi- nution de la résistance animale, et l'augmentation de la résis- tance animale (par ex. par la vaccination) a les mêmes etTets que l'atténuation de la virulence. Ainsi, j'ai trouvé que le streptococciis Janceolalus Pasteuri,' (pneumocoque de Talamon-Framkel-Weichselbaum) , atténué, produit chez le lapin la même lésion locale que celle qu'il amène lorsqu'il est virulent, chez le lapin vacciné ou chez le chien, naturellement réfractaire -. J'ai obtenu depuis la même marche des phénomènes dans le charbon, le choléra et la maladie causée par le Vibrio Met- chnlkoi'i'K Quant au sens général des modifications, apportées par l'exaltation de la virulence des microbes ou par la diminution de la résistance animale, je l'ai défini sous le nom de généralisation septicémique^ car en devenant plus virulents, les microbes nom- més se sont faits plus envahissants, sont devenus capables de 1. V. l'Historique dans Bouchard, Comptes rendus, i nov. 1889. 2. Annales de rinstitut Pasteur, 1888. pp. 440 et s. 3. Ces Annales, 1888 et 1889. 104 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. pulluler dans le sang, tandis que les microbes atténués ne pro- duisent qu'une lésion qui reste localisée. Les expériences suivantes prouvent que le bacille morveux se conforme aussi aux propositions générales que je viens de formuler. II 'fe SÉRIE, i. Le 18 septembre 1887 ijn spermophile * est inoculé sous la peau par un demi-cenl. cube d'une éinulsion faite avec une culture de morve sur gélose glycérinée. 11 meurt le 23 en présentant les lésions habi- tuelles de la morve : nodules disséminés dans la rate, le foie et les pou- mons. Quelques rares bacilles morveux sont trouvés au microscope et par la culture dans le sang de son cœur. L'émulsion de son foie sert à l'inocu- lation d'un second spermophile (3 '^'■). %. Celui-ci meurt le 27 septembre. La rate est h) pérémiée et remplie de tubercules. Le sang du cœur contient des bacilles plus nombreux. L'émulsion ud loie est inoculée à un troisième spermophile ( 1/2 ^^). 3. Celui-ci meurt le 30, La l'ate estia«5 tubercules, qui ne se retrouvent pas non plus dans aucun autre organe. Bacilles morveux nombreux dans le sang du cœur, dans la rate et le foie. L'émulsion de celui-ci est inoculée (^c'^) à un lapin sous la peau du front. Ce lapin tombe malade le 5 octobre : dyspnée, larmoiement, écoulement puriforme du nez. Il meurt le 6 octobre- Rate énorme, remplie de tubercules, qui sont nombreux aussi dans le foie, les poumons, les glandes séminales et les cavités nasales. Les bacilles mor- veux, nombreux dans les tubercules, ne se trouvaient pas dans le sang du cœur. 2"= SÉRIE. 1. Le 13 septembre, un spermophile est inoculé sous la peau par l'-^' d'une culture de morve sur gélose. Le 19 septembre, il meurt avec les lésions habituelles de la morve tuberculeuse. L'émulsion de son foie est inoculée (l/2c. c.) à un autre sper- mophile. 2. Celui-ci meurt le 24. Tumeur indurée à l'endroit de l'inoculation. Rate tuberculeuse. L'émulsion du foie est inoculée à un spermophile neuf (1/2CC). 3. Il meurt le 29. Abcès à l'endroit de l'injection; rate tuberculeuse ; toUjOurs peu de bacilles dans le sang du cœur. Un nouveau spermophile est Inoculi' par l'émulsion du foie (l/2c«). 4 II meurt le 1*' octobre. Rate hypérémiée ?2on tuberculeuse. Les bacilles se voient au microscope dans le sang du cœur. Celui-ci est inoculé à un jeune lapin (2'^''), 5. 11 meurt le 3 octobre. Rate hypéréraiée. Dans le sang du cœur et dans \. C'est M. D. Kranzfeld qui a inontrù que les sperinoidiiles sont très aptes à contracter la morve {Ceidralblatl. f. Dact. 1887.) VIRULENCE DU BACILLE MORVEUX. 105 tous les organes se tro;iveiil des bacilles morveux. Le sang du cœur (Sei-) est inoculé sous la peau d'un petit lapin neuf. 6. Celui-ci succombe le 5. Rate hypérémiée. Tous les organes et le sang du cœur contiennent des bacilles morveux. L'émulsion du sang (2c«) est inocuk'e à un lapin adulte 7. 11 meurt le 7 octobre. La rate et le foie sont remplis de tubercules. Les bacilles morveux se trouvent dans tous les organes, ainsi que dans le sang du cœur. 'o m On voit, par conséquent, que le bacille de la morve, qui est en général peu virulent pour le lapin (à moins qu'il ne soit introiluit en quantités considérables par les veines-Lofflcr), est exalté par ses passages à travers le spermophile au point de pouvoir tuer les lapins par l'injection sous-cutanée. On voit, aussi, que ce bacille exalté détermine chez le sper- mophile (et même parfois chez le lapin) non plus une ailection à tumeurs inflammatoires (tubercules), mais une septicémie, caractérisée par l'hypérémie de la rate et de nombreux bacilles dans le sang du cœur. On peut concevoir une Iransformation inverse. En effet, j'ai observé cliez les spermophiles, succombant au premier vaccin charbonneux, vis-à-vis duquel ils sont très résistants, la forma- tion de cellules géantes, ce qui est très intéressant pour une maladie aussi nettement septicémique que le charbon. Quoi qu'il en soit, il est acquis que le bacille morveux se comporte de la même manière que les quatre microbes dont l'histoire a été racontée précédemment, et que son exaltation se traduit aussi par une généralisation septicémique. P.-S. Qu'il me soit permis ici, bien que le sujet soit différent, de répondre au travail publié récemment par M. PfeiH'er sur le vibrio Mctc'uiikovi et ses relations avec le choléra asiatique. (On en trouvera une analyse plus loin, p. 124.) En 1888, j'ai décrit dans ces Annales une maladie des poules qu ressemblait au choléra liumain, par la diarrhée et la localisation exclu- sivement intestinale du microbe pathogène. Ce microbe lui-même ressemblait au vibrion cholérique par sa forme, ses propriétés vitales, ^'• " • p ~- V 106 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. son aspect dans les différentes cultures. Il ressemblait aussi au vibrion deKocb par ses produits chimiques, révélés par la réaction de Bujwid, et par cet autre fait que les deux microbes pouvaient se servir mutuel- lement de vaccin pour les pigeons. J'ai nommé ce nouveau microbe Vihrio Metchnikori, et j'ai émis riiypothèse que sa ressemblance avec le vibrion du choléra asiatique devait tenir à ce qu'ils provenaient l'un et l'autre d'une seule souche qui donnerait deux espèces, l'une par culture dans l'intestin des poules, l'autre dans une autre espèce animale des Indes. Puis, pour éclaircir Tétiologie du choléra humain, qui ne présente, comme on sait, actuellement que des notions contradictoires, j'ai combiné l'élude parallèle des deux vibrions sous le rapport des voies d'infection, de l'exaltation de la virulence, de la vaccination chimique, de la locali- sation intestinale. Partout, l'analogie a été trouvée parfaite. Mais, en poursuivant cette étude à Paris, où je n'avais pas les mêmes ressources qu'à Odessa, j'ai renoncé à continuer les passages ininterrompu?, et par là coûteux, du vibrion virulent sur les pigeons, comme je l'ai fait pendant plusieurs mois à Odessa, et j'ai cultivé ce microbe dans les milieux artificiels. Sous l'influence de ce changement du milieu de culture, le vibrio Metclmikovi s'est légèrement modifié, comme il arrive à tous les mi- crobes, dans sa virulence et dans sa moriDhologie '. C'est celte variété modifiée qui, remise à M. Metchnikoff pour être envoyée à M. Friinkel de Berlin, vient d'être le sujet de l'article de M. Pfeiffer. Cette introduction était nécessaire pour faire comprendre, com ment M. Pfeiffer a pu trouver deux races distinctes chez le Vibrio Metchnikori : l'une qui correspond complètement à celle que j'ai décrite en cultivant sur plaques le sang des pigeons de passage ou le contenu intestinal des animaux, et dont la ressemblance avec le vibrion du choléra asiatique n'est pas niée par M. Pfeiffer, et une autre qui ressemble plutôt au vibrion de Finkler. Seulement, M. Pfeiffer a le tort d'appeler atypique la race que j'ai décrite, et typique celle qui ressemble le moins au vibrion de Koch. Ce n'est qu'ainsi qu'il peut noter dans ses conclusions de grandes différences morphologiques entre le V. Metch. et le V. de Koch, tout en concédant dans le texte l'impossibilité de les distinguer au moyen des cultures sur plaques, quand le Vih. M. croit « alypique- ment ». M. Pfeiffer reconnaît aussi que pour le diagnostic il faut recourir à la méthode expérimentale, à l'inoculation des animaux. 1. On connaît les mêmes variations chez les vibrions de Koch et de Finkler, RÉPONSE A M. PFEIFFER. 107 Dans ses recherches expérimentales, M. Pfeiffer, tout en confir- mant les résultats principaux de mes travaux, constate, en outre, plu- sieurs points où il est en contradiction avec moi. Ainsi, par exemple, i) a trouvé que les cobayes sont plus résistants au virus que les pigeons. J'ai trouvé le contraire, et il est possible que la différence provienne de ce que l'auteur compare les résultats de l'inoculation sous-cutanée des cobayes à l'inoculation intra-musculaire des pigeons. Puis Pfeiffer assure que les cobayes ne succombent pas au vibrion, si on le leur introduit dans l'estomac alcalinisé, sans léser l'intestin par l'injection de la teinture oj)iacée. J'ai prouvé le contraire dans un récent article (ces Annales, n° XII, 1889). Plus importante est la différence trouvée dans les lésions anato- miques : Pfeiffer n'a jamais constaté l'émigration leucocytaire dans l'intestin, ni la prédisposition des vibrions pour la localisation intesti- nale, au point que, sans avoir jamais vu la gastro-entérite des poules que nous avons découverte, il propose cependant de l'appeler une septicémie, quoique les vibrions ne se trouvent pas du tout dans le sang des poules. Ces résultats de Pfeiffer s'expliquent aisément par la différence dans la virulence des cultures. Car, comme nous l'avons du reste indiqué ailleurs, la localisation intestinale des vibrions de Metchnikoff et de Koch dépend de leur virulence, c'est-à-dire des toxines qui les accompagnent. Quant à la modiflcation des lésions, parallèle aux changements de la virulence et des espèces animales inoculées, c'est un fait que nous avons depuis longtemps montré pour la pneumonie. Chez le Vibrio M-, nous avons aussi trouvé une race qui ne produit plus de septicémie chez le pigeon, et qui ne peut être décelée dans son sang qu'au moyen de la culture. J'arrive enfin aux contradictions de M. Pfeiffer concernant la vac- cination des animaux. J'avais donné une méthode précise pour vac- ciner les animaux contre le Vibrio M., comme aussi contre celui du choléra. Pfeiffer ne l'a pas suivie dans ses détails, mais il a pu tout de même vacciner les animaux. Pourtant, il a trouvé que leur immu- nité n'était acquise qu'au bout de deux semaines après la vaccination, tandis que, chez moi, elle apparaissait toujours le deuxième ou troi- sième jour. Puis, Pfeiffer n'a pas pu constater la vaccination réci- proque entre le Vibrio M. et celui du choléra. Maisici, la cause de cet insuccès réside uniquement dans les procé- dés expérimentaux de Pfeiffer. Ainsi, il dit qu'il n'a jamais contrôlé l'im- munité, par rapport au Vibrio. M., des pigeons inoculés par le choléra, avant deux semaines écoulées depuis l'inoculation; or, j'ai montré que 'immunité des pigeons ne dure souvent pas longtemps. D'un autre côté, pour contrôler l'immunité, contre le choléra, des 108 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. coba3'es vaccinés contre le Vihrio M., il a employé la méthode classique deKoch. Et il a trouvé que sur cinq col)ayes, un était complètement réfraclaire. Mais il attribue cet état réfractaire à l'individualité du cobaye, quoique dans un article précédent il assurât que son virus cholérique donne des résultats sûrs ' et constants. Ou le virus cholérique donne des résultats constants, et alors le cobaye devait succomber aux inoculations réitérées; ou il donne 20 0/0 de survie et d'immunité, et alors il fallait faire des expériences nombreuses et comparatives, ce que M. Pfeiffer n'a pas fait. Quand il le fera, il renoncera sans doute à ses conclusions sur la non-vaccinabi- lité réciproque entre le V. M. et le vibrion du choléra. PfeifTer dit encore que la substance vaccinale n'est pas volatile, mais il n'a pas distillé dans le vide, comme nous l'avons fait. Enfin, je dois protester contre la manière de Pfeiffer de me prêter des opinions que je n'ai jamais émises. Ainsi, il assure que j'ai iden- tifié les deux vibrions de Metchnikoff et de Koch, et il reproduit même comme mien un raisonnement qui n'est pas de moi. J'ai, au contraire, décrit le Vibrio Metch. comme une nouvelle espèce, et non pas comme le vibrion de Koch trouvé chez les poules, et j'ai même indiqué que les substances toxiques de ces deux vibrions sont différentes, quoique analogues. Pfeiffer m'attribue, en outre, la supposition que les cobayes sont tués par le vibrion introduit dans l'estomac non alcalinisé, quoique dans mon article qu'il cite on trouve la phrase : « Il est probable que les cobayes morts (de ceux qui ont reçu le vibrion avec la nourriture) se sont infectés par les poumons, où le virus pouvait parfaitement arriver par la bouche, etc. » Voilà pour les faits. Quant aux diverses objections théoriques de Pfeiffer, je n'en dirai rien, car il s'appuie dans ses raisonnements sur l'étiolûgie courante du choléra, créée par Koch, et que nous discuterons ailleurs. i. Zeitschrift f. Hijgiene, 7 qov. 1889. Du reste, cette interprétation de M. Pfeiffer est en contradiction avec les données de Kocli, qui a constaté que sa méthode d'in- fection ne confère jamais l'immunité aux cobayes, et ne rencontre pas non plus chez eux d'immunité naturelle. REVUES ET ANALYSES ACTION DE L'EAU SUR LES BACTÉRIES PATHOGÈNES.. REVUE CRITIQUE. Gaffky. Mittheil. a. d. k. Gesuud.. 1881, — Meade Bolton. Sur la façon dont se comportent diverses espèces de bactéries dans Teau pota- ble. Zeitschr. f. Hijg., 18GG. — Cramer. L'alimentation d'eaux delà ville de Zurich. Zurich. 1885. — Wolfdugel et Riedel. De la multi- plication des bactéries dans l'eau. Arb. a. d. k. Gesiuid., 1886. — Leone. Recherches sur les microorganismes de l'eau potable. AUi d. R. Accad. di Lincei, série IV, t. I". — Frankland. Proceed. of the R. Soc. 1886. — Hochstetter. Sur les microbes dans l'eau de seltz artificielle. Arb. a. d. k. Ges., 1887. — Herccus, Zeitschr. f. IJf/g., 1886. — Kraus. Sur la manière dont se comportent les bactéries pathogènes dans l'eau potable. Archiv. f. Hi/g., 1887. — NiCATi et RiETScn. Recherches sur le choléra, 1886. — Hoeppe. Étude hygiénique de l'eau potable au point de vue biologique. Schilling's Journal, 1887. — Straus et Dubarrv. Recherches sur la durée de la vie des microbes pathogènes dans l'eau. Arch. de med. expér., 1889. — Karlinski. Sur la manière d'être de quelques bactéries pathogènes dans l'eau de boisson. Archiv. f. Hijg., 1889. — Di Mattei et Stagnitta. Sur la manière d'être des microbes pathogènes dans l'eau courante. Annali deïï Istituto d'Igiene spe- riment. di Roma, 1889. Que deviennent dans l'eau les microbes pathogènes qui s'y trouvent naturellement ou accidentellement introduits? C'est une question qui a pris de l'importance cepuis la nouvelle doctrine étioiogique qui fait de l'eau potable l'agent de transport de certaines maladies. Aussi a-t-elle surtout été étudiée en Allemagne, où la doctrine nouvelle, la Trinkuassertheorie, a eu à lutter, pour s'implanter, contre la doctrine étioiogique de Pettenkofer, la Gruii'Jivassertheorie. Dans l'une comme 110 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. dans l'autre, il ne pouvait être indifférent de savoir ce que devenaient dans l'eau les germes pathogènes qu'y verse constamment le lavage du linge des malades, ou qui y arrivent par des voies plus ou moins obscures, en partant des déjections du malade ou des cadavres ense- velis. Les rapports étroits de la mort et de la vie à la surface du globe nous exposent-ils à retrouver dans nos eaux de boisson des germes de maladie encore vivants, ayant résisté au voyage qu'ils ont dû faire pour y arriver, ou au temps qu'ils ont dû y passer avant de pénétrer chez un hôte nouveau ? Nous étudierons bientôt la première partie de cette question, le passade au travers du sol. Nous ne nous occupons en ce moment que de la seconde, le séjour dans l'eau. Que deviennent dans ce liquide les microbes pathogènes les mieux connus, tels que la bactéridie char- bonneuse, ou encore ceux dont on a le plus de droit de suspecter le transport par l'eau, tels que les germes de la fièvre typhoïde ou du choléra ? Avant d'entrer dans l'examen des travaux consacrés à cette recherche, nous ferons, comme à l'ordinaire, le bilan des difficultés de la question, des erreurs auxquelles on est exposé dans son étude, et des moyens à employer pour les éviter. Gela nous permettra de dis- tinguer, dans les travaux originaux, ceux qui méritent créance et ceux dont a le droit de se méfier, de sorte que si nous les trouvons en contradiction, nous pourrons faire entre eux un choix, sinon sûr, du moins raisonné. La question posée semble au premier abord assez facile à résoudre. On introduit dans une eau des germes déterminés, on les y laisse un temps variable, et on cherche à divers intervalles, par la méthode des plaques ou une autre quelconque, le nombre de germes restés vivants. Le problème paraît bien déterminé; il ne l'est pas à cause du petit mot eau qui entre dans son énoncé. Qu'est-ce que c'est que de l'eau? on ne le sait jamais au point de vue chimique, et personne au monde n'a encore conscience du rôle que peuvent jouer, au point de vue des phénomènes délicats que nous étu- dions, les variations les plus insaisissables des éléments en solution ou en suspension dans l'eau. Rappelons-nous cette notion qui résulte d'un si grand nombre de faits. La vie d'un être vivant est un réactif infiniment plus délicat que nos réactifs chimiques les plus puissants. De plus c'est un réactif qui diffère des autres, en ce qu'il ne donne qu'une seule réaction, mais qu'il la donne sous les influences les plus diverses; c'est une lumière qu'on peut éteindre de façon bien différentes, mais qui ne nous dit rien sur la cause ou sur les causes qui ont présidé à son extinction. Nous ne pouvons faire ici le départ que des plus grosses influences, de celles que nous connaissons le mieux. Nous ne pourrons envisager qu'en gros les autres. REVUES ET ANALYSES. 111 La première à laquelle on songe est celle de la matière vivante contenue dans l'eau. Les germes qu'on y introduit artificiellement tombent dans un milieu déjà habité, habité par des espèces qu'on doit supposer appropriées au milieu, et dès lors entrent en jeu, lorsqu'on veut savoir ce que deviennent les germes introduits, des questions confuses de concurrence de microbes, variables non seulement d'une eau à l'autre, mais dans la même eau à quelques heures de distance. On peut les éliminer en opérant toujours avec de l'eau stérilisée. Remarquons pourtant que la question quitte un peu ainsi le terrain pratique, le seul sur lequel elle ait vraiment de l'importance. Nous verrons qu'heureusement la solution est telle que ce changement n'a pas d'inconvénient. En second lieu, se présentent les gaz en solution dans l'eau, et parmi lesquels les plus importants sont l'oxygène et l'acide carbonique. Il n'y a guère à se préoccuper des variations du premier. Rien n'égale la rapidité avec laquelle une eau s'aère lorsqu'elle a le contact de l'air, même sans agitation. Il est vrai qu'elle peut être étalée à l'air, sans s'aérer, quand elle est le siège de fermentations ou de putréfactions, comme dans les marécages. Mais nous supposons que l'eau étudiée est de l'eau potable et même de l'eau stérile, ce qui nous permet d'éliminer ce cas particulier de ses rappoliHs avec l'oxygène. II faut y regarder de plus près avec l'acide carbonique qui est en général, nous le savons maintenant, une manière d'antiseptique. Cet acide peut être introduit artificiellement dans l'eau, et nous avons alors le cas des eaux gazeuses dont les rapports avec les microbes sont autres que ceux des eaux aérées, et forment un chapitre particulier de notre étude. L'examen de ces eaux gazeuses confine d'un autre côté avec celui des eaux naturelles tenant des bicarbonates en solution, qui renferment généralement moins d'acide carbonique que les eaux gazeuses artificielles, mais s'en débarrassent, par contre, plus lentement au contact de l'air. Nous arrivons ainsi tout doucement aux sels en solution , sels si variables suivant les origines et la nature de l'eau, sels formés d'élé- ments dont l'importance individuelle résulte du beau travail de M. Raulin, auquel on arrive toutes les fois qu'on creuse un sujet de biologie. Or, sur ces éléments, dont la qualité et la quantité peuvent avoir un effet si puissant sur la vitalité des microbes ensemencés, nous n'avons que les renseignements imparfaits fournis, quand ils le sont, par une analyse faite sur l'eau une fois pour toutes. Cette analyse est bonne à citer, et certains travaux ont eu tort de l'omettre ou de ne donner sur elle que des renseignements insignifiants, tels que le degré de dureté ou le titre oxymétrique. Mais, même quand elle existe, elle constitue 112 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. un document très mystérieux, et nous fait l'effet d'un de ces blocs qu'on sait receler une statue. Il en sortira un jour quelque chose, mais nous ne savons encore rien en tirer. Force est donc de passer condamnation sur ce point, et de laisser dans le vague les causes d'erreur ou d'incertitude qui en proviennent. Nous aboutissons malheureusement à la même conclusion en ce qui touche les matières organiques. Nous avons dit à ce sujet, dans une revue récente, ce qu'on sait, ou plutôt ce qu'on ne sait pas de ces maté- riaux constitutifs de toutes les eaux. Leur rôle est sûrement important, mais on ne connaît qu'approximativement leur quantité et presque pas leur nature. On pourrait se mettre à l'abri des deux influences mal définies que nous venons d'énumérer en opérant sur de l'eau distillée : c'est ce qu'ont fait quelques observateurs dont nous rencontrerons les résultats dans le courant de cet exposé. Mais outre que toutes les eaux, même dis tillées, ne se ressemblent pas, il est clair que sur ce terrain, la question n'a plus guère qu'un intérêt philosophique. Aces matières organiques se rattache pourtant une cause d'erreur que le moment est venu de viser. Quelques savants n'ont pas pris garde qu'en ensemençant les bactéries dans l'eau à étudier, ils y apportaient en même temps des doses variables du milieu de culture de ces bacté- ries. Vainement on dira que c'est ainsi que les choses se passent dans la nature, et que lorsque des bacilles typhoïques passent des selles d'un typhisant dans l'eau, elles s'y accompagnent aussi d'un peu de matière organique. Ce n'est pas la première fois que nous insistons sur l'obli- gation de donner une allure scientifique aux problèmes posés par la pratique, pour pouvoir les résoudre. Or, en ajoutant ainsi de la matière organique à l'eau à étudier, on en change la constitution d'une façon inconnue et impossible à reproduire exactement dans une seconde expérience. Il faut donc ou bien, comme l'a fait Hueppe, faire subir à la semence un lavage préalable à l'eau distillée et stérilisée, soit, ce que j'ai trouvé bien plus commode, plonger dans la culture un tuyau de pipe bouché par une de ses extrémités et dont l'autre sert à aspirer une certaine quantité de liquide. A l'extrémité plongée dans le liquide et desséchée par aspiration, lavée si c'est nécessaire par une nouvelle aspiration d'eau stérilisée, on trouve un peu de dépôt adhérent qui fournit de la semence très pure et très propre. Je n'ai parlé, dans tout ce qui précède, que des causes d'erreur pouvant provenir de l'eau. Nous voici conduits à nous préoccuper aussi de la semence. On savait depuis longtemps qu'une semence n'est pas toujours identique à elle-même. Mais c'est précisément à propos de l'eau que cette notion s'est étendue. MM. WoU'hugel et Riedel ont vu que, portés du bouillon, de la gélatine, dans l'eau stérilisée, beaucoup REVUES ET ANALYSES. H3 de bacilles du choléra ne réussissent pas à triompher des mauvaises conditions de milieu qu'ils y rencontrent ; mais, dans la masse, il y en a qui prennentle dessus et se mulli[)Iient par la suite. La même chose n'arrive pas si les germes sont empruntés à une culture dans l'eau : la résistance est plus grande, les morts moins nombreuses et la multipli- cation plus rapide. 11 faut donc admettre qu'il y a une sorte d'acclima- talion à subir lors du transport dans un nouveau milieu. Il est vrai qu'Hochstetter a trouvé précisément le contraire, au moins en apparence. Une semence empruntée à une vieille culture dans l'eau, datant de :290 jours, était morte après 5 heures de séjour dans une nouvelle eau où elle avait été transportée ; sa résistance était ainsi moindre que celle des semences provenant d'un liquide nutritif. Mais il n'y a pas contradiction entre les deux assertions. Des germes peuvent être vivaces après quelques jours de séjour dans l'eau, et fragiles après 10 mois. La même chose arrive bien dans les milieux de culture. Les germes vieillis peuvent se rajeunir si on les transporte dans un bon milieu, et périr plus vite que les germes jeunes dans un mauvais. Ce qui confirme cette explication, c'est que, dans l'expérience de Hochstetter, la mort après réensemencement a eu lieu en 5 heures, c'est-à-dire au bout d'un temps beaucoup plus court que d'ordinaire. D'un autre côté, que des germes bien portants puissent résister plus facilement que des germes affaiblis à une transplantation dans un milieu médiocre, c'est ce qui résulte des notions générales que nous avons sur les microbes, et de ce fait particulier que Frankland a précisément rencontré à propos de l'eau, que des semences en bon état donnaient une multiplication immédiate quand on les transportait dans une eau où elles périssaient tout d'abord quand elles y avaient été portées vieilles. Comme conclusion, il faudra ici, comme à propos des antiseptiques, se préoccuper d'indiquer l'origine de la semence, et la laisser constante quand on fera une série d'expériences comparatives. Ce n'est pas là la seule précaution. Il faudra toujours mettre très peu de semence dans l'eau sur laquelle porte l'étude, pour éviter que ceux des éléments de cette semence qui y meurent n'y apportent de la matière organique pouvant servir de nourriture aux autres. Il faudra aussi, comme M. Ilueppe l'a montré, veiller à l'égale répartition dans l'eau des microbes ensemencés. Tous ne se prêtent pas facilement à une distribution uniforme; il eu est beaucoup dont les cellules sont rattachées entre elles par des liens gélatineux, et restent au moins pendant quelques heures à l'état de groupes qui se disloquent ensuite. Si on fait avec cette eau une numération de microbes par la méthode des plaques, on peut attribuer à la multiplication de la semence ce qui n'est que le résultat de la dislocation des groupements initiaux. Tel est par exemple le cas pour la bactérie de la fièvre typhoïde, pour 8 114 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. lesquelles M. Hueppe a observé des multiplications apparentes après! ou 2 jours à 5°, température à laquelle on sait que cette bactérie .est inerte. Rappelons-nous, à ce propos, que M. Geppert ' a relevé aussi cette cause d'erreur et donné un moyen d'y remédier. Enfin, et c'est le dernier point que je voudrais viser, la nature du milieu dans lequel on enfermera les germes sortant de leur contact plus ou moins prolongé avec l'eau, ne sera pas indifférente. Les milieux à la gélatine, si commodes, et qui se prêtent si facilement aux numé- rations, sont de beaucoup inférieurs, on le sait maintenant, aux bouil- lons liquides. Telle bactérie qui paraîtra morte lorsqu'on l'ensemencera sur plaques, parce qu'elle n'y fournit pas de colonie, se développera très bien dans un bouillon de même composition, mais sans gélatine. Comme il s'agit, dans notre étude, d'apprécier la vitalité maxima des germes, il est clair qu'en opérant avec des bouillons, nous trouverons des chiffrés plus élevés qu'avec des milieux à la gélatine, et que s'il y a contradiction entre les résultats de deux savants étudiant le même microbe, nous saurons tout de suite auquel accorder notre confiance, si celui qui a fait ses ensemencements dans du bouillon trouve des nombres plus grands que celui qui a fait des numérations sur plaques. Nous allons tout de suite éprouver la justesse de ce diagnostic en mettant en regard deux travaux importants, celui de M. Hochstetter et celui de MM. Straus et Dubarry. Le premier ensemençait dans de la gélatine nutritive son eau chargée de germes. MM. Straus et Dubarry se servaient au contraire de bouillon, et l'employaient en outre de façon à rendre l'expérience très probante. Us font observer que, quand on prélève de la semence dans un flacon pour en faire une culture sur gélatine, la quantité d'eau prélevée est toujours très faible : on a beau multiplier les plaques, on n'arrive jamais à mettre en expé- rience qu'une quantité minime de l'eau à explorer. Que les germes vivants s'y fassent rares, on est exposé à ne pas les rencontrer en puisant, et à croire que tous sont morts, lorsqu'il y a encore quelques survivants. Or, ce ne sont pas les morts qui nous intéressent, ce sont les autres. Pour savoir s'il en reste, MM. Straus et Dubarry ajoutent un peu de bouillon concentré dans le matras contenant l'échantillon d'eau à étudier, de façon à faire du tout un milieu de culture qui se peuple, s'il y reste quelque chose de vivant. Pour toutes ces raisons, ils doivent avoir trouvé des nombres très supérieurs à ceux de Hochstetter, ainsi qu'on pourra le voir en compa- rant les premières lignes de chacun des tableaux qui suivent, et que j'ai dressés de façon à rendre la comparaison facile. 4. Ces Annales, t. III, p. 673. REVUES ET ANALYSES. 115 Hochstetter a étudié comparallvement Feau distillée, l'eau des conduites de Berlin, et l'eau de Seltz artificielle faite avec ces mêmes eaux de conduite. Malheureusement les conditions d'expérience n'étaient pas les mômes pour toutes. L'eau de Seltz était ensemencée, sans stérilisation préalable, au moyen d'une seringue Pravaz dont la canule, longue, pointue et fermée à son extrémité, traversait le bouchon de la bouteille. Une ouverture latérale, moins exposée que l'ouverture terminale à se boucher en passant au travers du liège, permettait l'ensemencement. On agitait le flacon pour bien répartir la semence dans la masse, on retirait la canule, on fermait le trou avec une petite cheville de bois, et on portait à la cave. La pression gazeuse ne subissait aucune modification sensible pendant l'opération. Nous retrouverons bientôt ces expériences. Pour le moment, nous pouvons en laisser les résultats de côté. L'eau distillée et l'eau de canalisation de Berlin étaient introduites dans des flacons fermés à la ouate, stérilisées, et ensemencées comme l'eau de Seltz. On étudiait de temps en temps toutes ces eaux par la méthode des cultures sur plaques. Ont été examinées par cette méthode 13 espèces d'organismes dont 8 pathogènes bien connus. Parmi ces espèces non pathogènes, il y a trois espèces mal décrites, le bacille a, donné comme pathogène pour le cobaye par les voies digestives, et les bacilles vert fluorescent et jaune, qui sont des bacilles de l'eau, ne liquéfiant pas la gélatine. Voici le tableau indiquant, pour ces espèces, la plus courte et la plus longue limite de résistance trouvée dans l'eau de Sellz et dans les deux autres eaux étudiées; quand il n'y a qu'une seule limite indiquée, c'est la plus longue. Eau de Seltz. Eau distillée. Eau de Berlin. Bacille du charbon io m. à 1 h. 3 jours. 3 jours. — choléra 3 heures. 24 heures. 392 jours. — typlius bàl2j. 5 jours. 7 jours. Micrococcus telrageniis. . . 8 à M j. 18 jours. 18 à 30 j. Bac. de la septic. du lapin. 30 m. à 1 j. 30 m. à 2 j. » — de Finkler Prior ... 4 heures. 4 heures. 2 jours. BaciUe « 20 à 60 j. 14 jours. 97 jours. — vert 14 jours. plus de 14 j. plus de 14 j. — jaune 77 jours. 19 jours. plus de 208 j. Levure rose 10 jours. plus de 172 j. plus de 247 j. Microc. prodigiosus .... plus de 10 j. 7 jours. plus de 100 j. — aurantiacus .... 18 jours. 214 jours. 214 jours. Spores de cliarbon plus de 154 j. plus de lo4 j. plus de lij4 j. Les spores d'aspergillus flavescens se sont aussi montrées très résis- tantes dans les 3 espèces d'eaux. 116 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Voici maintenant un tableau qui résume de la même manière les résultats de ÛIM. Straus et Dubarry. Eau distillée. Bacille du charbon » — choléra 14 jours. Bacillo de la fièvre typhoïde. 69 jours. Mie. tdragemis 19 jours. Bac. de la tuberculose . . , plus de 115 j. — de la morve o7 jours. Strept. pyogenes 10 jours. Staphiil. pyog. aureus. ... 13 jours. Bac. du pus vert plus de 13 j. Bac. de Friedlaender .... 8 jours. Mie. du chol. des poules . . 8 jours. Bac. du rouget des porcs . . plus de 34 j. Bac. delaseptic. des souris. plus de 19 j. Eau de l'Ourcq. Eau de la Vanne, 28 jours. 63 jours. 30 jours. 39 jours. 81 jours. 43 jours. plus de 19 j. » plus de 95 j. » plus de 50 j. plus de 28 j 14 jours. 15 jours. plus de 19 j. plus de 20 j. plus de 73 j 7 jours. » 30 jours. ■» plus do 17 j. » plus de 20 j. On voit, en comparant dans leur ensemble les quatre premières lignes de ces deux tableaux, qui se rapportent aux mêmes espèces, que, conformément à nos prévisions basées sur l'étude des méthodes de travail, les nombres trouvés par MM. Straus et Dubarry sont en moyenne tous supérieurs à ceux de M. Hochstetter. Sont-ils eux- mêmes, en moyenne, inférieurs à la réalité? Sans aucun doute. Si nous connaissions un très bon milieu de culture pour le bacille du choléra ou celui de la fièvre typhoïde, nul doute que nous ne le retrou- vions vivant après des périodes de séjour dans l'eau qui ont paru lui enlever toute puissance de développement, quand on l'ensemençait dans ses milieux ordinaires. C'est ce dont j'ai eu l'occasion de me convaincre vingt fois, dans le cours de mes études sur la vitalité des germes. Nous Yoilà donc amenés à considérer d'une manière générale tous les nombres trouvés jusqu'ici dans cette étude comme des nombres minimum, et ceux qui ont été trouvés au moyen des cultures sur milieux à la géla- tine comme probablement très inférieurs à la réalité. L'eau est donc un milieu de culture, ou au moins un milieu où la vie peut s'entretenir longtemps. A vrai dire, cette conclusion n'a rien d'imprévu, et elle n'a d'importance que parce qu'on l'avait escomptée d'avance, en l'acceptant et en la niant dans les discussions ouvertes sur le rôle des eaux dans les maladies épidémiques. Mais les tableaux ont un autre avantage que celui de nous avoir fourni, de prime-saut, cette conclusion importante et à laquelle nous allons revenir tout à l'heure. Ils nous permettent encore d'entrer dans le détail, sans nous y noyer, ce qui est le danger de ces Revues criti- ques. Nous n'avons pour cela qu'à les étudier en long et en large. REVUES ET ANALYSES. 117 Nous pouvons, en les lisant en long, faire séparément l'étude de l'eau distillée, des eaux naturelles et des eaux gazeuses; en les lisant en large, grouper de même les résultats obtenus par divers expérimen- tateurs pour une même espèce de bactéries, surtout pour les bactéries pathogènes. Nous commencerons par l'étude de l'eau distillée. Eau distillée. — Il ressort immédiatement des tableaux ci-dessus une conséquence générale que ne contredisent pas les autres travaux sur la malière, et qui est d'ailleurs tellement dans l'ordre des choses à prévoir que nous pouvons l'enregistrer de suite comme sûre, c'est que l'eau distillée est moins favorable à la conservation des microbes que l'eau de boisson ordinaire : c'est évidemment la pauvreté du milieu liquide qui entre en jeu. Mais cette question a trop peu d'intérêt pra- tique pour que nous y insistions, et que nous discutions les différences qu'on pourrait relever par exemple entre les résultats de Hochstelter, de Straus et Uubarry, et ceux de Meade-Bolton. Nous retrouverons cette discussion à propos des eaux ordinaires. Ean.r gazeuses. — Nous serons également très brefs au sujet des eaux chargées d'acide carbonique. Dans les expériences de Hochstetter, elles ont tué plus rapidement que l'eau ordinaire les microbes étudiés, sauf les spores du charbon et celles de ïaspergiUus flarescens. Il y a donc une influence réelle de l'acide carbonique. La pression dans les bouteilles n'est sûrement pour rien dans la destruction rapide des germes du choléra par exemple, car on arrive au même résultat en faisant passer dans de l'eau ordinaire un courant d'acide carbonique sans pression : c'est donc le gaz qui agit. La cause de l'activité du milieu est autre que dans l'eau distillée. Aussi les résultats sont diffé- rents. L'eau de Seltz est plus rapidement mortelle que l'eau distillée pour le mie. aurautiacus, le mie. tetragenus, la levure rose, le bacille vert et le bacille du choléra. Elle l'est moins pour le mie. prodigiosus, le bacille a et le bacille jaune. Ici encore, nous aurions à relever des différences avec les résultats d'autres savants, par exemple ceux de Leone ; mais la discussion aura plus d'utilité pratique avec les eaux ordinaires. Contentons-nous de conclure que l'usage de l'eau de Seltz, recommandé en temps d'épidé- mie, peut en effet être recommandable, surtout si on laisse vieillir l'eau quelques jours. On a chance d'y voir diminuer ou même périr les germes nuisibles, mais la garantie est médiocre pour quelques-uns, comme par exemple celui de la fièvre typhoïde, qui peut per&isler plus longtemps dans l'eau de Seltz que dans l'eau distillée ou l'eau de cana- lisation. La seule eau vraiment recommandable est donc l'eau stérilisée par la chaleur ou par une bonne filtration. Eau-r ordinaires. — Ici, nous devons insister un peu plus, le sujet étant plus important et plus encombré de résultats en apparence con- 118 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. tradictoires . Nous avons dit, comme règle générale, que quand on transporte dans une eau ordinaire stérilisée des germes de microbes, un certain nombre y périssent les premiers jours, amenant une dimi- nution largement compensée ensuite par une multiplication, qui, lorsque le milieu est épuisé, fait place à son tour à une diminution nouvelle. Ces trois périodes ont été retrouvées depuis dans un grand nombre de cas. Il n'est donc pas étonnant qu'elles existent pour l'eau qui est aussi un milieu de culture. Mais c'est un milieu pauvre, parfois très pauvre, et on est exposé dès lors, avec elle, à voir ces périodes se fondre les unes dans les autres. Voici, par exemple, Meade-Bolton qui, en ensemençant des bactéries diverses dans de l'eau distillée, dans de l'eau de canalisation de Goltin- gen, pauvre en matière organique, et dans de l'eau très chargée d'un puits, peu utilisée et riche en nitrate, a vu dans tous ses essais, qu'ils fussent faits à 18-22% ou à 35% survenir une diminution continue et progressive dans le nombre des bactéries ensemencées, jusqu'à dispa- rition totale ou du moins jusqu'à cessation de tout développement sur la gélatine. C'est que la première et la seconde période ont échappé à M. Meade-BoIton, ou qu'elles n'ont pas existé. L'eau de distribution de Gottingen était très pauvre en matières organiques ; celle du puits en renfermait beaucoup, mais M. Meade-Bolton fait remarquer lui- même que la quantité cède le pas à la qualité. En remplaçant ces eaux d'expérience par un bouillon de peptone très étendu, on voit reparaître les phénomènes de multiplication observés dans d'autres eaux. Il n'y a donc pas à insister sur ces différences dans le nombre et la durée des périodes de l'évolution de la semence dans l'eau ; elles sont dans la nature des choses et dépendent sûrement de la proportion dans l'eau de ces matières minérales et organiques sur lesquelles nous avons passé condamnation en commençant. Nous nous débarrassons, avec cette remarque, d'une multitude de faits menus et contradictoires dont l'existence ou l'absence sont indif- férentes pour l'établissement de cette conclusion définitive, commune à tous les savants qui se sont occupés de la question, c'est que les germes introduits dans l'eau finissent par y périr au bout d'un temps plus ou moins long. Seulement, les périodes sont variables de l'un à l'autre, d'une eau à l'autre. Elles dépendent évidemment aussi de l'action de la température, sur laquelle nous ne savons encore rien. Nous voici donc obligés d'entrer davantage dans le détail, et d'étudier en large les tableaux ci-dessus, après les avoir étudiés en long. Nous y choisirons pour cela la bactérie dont les rapports avec l'eau ont été le plus étudiés, celle de la fièvre typhoïde. Nous laisserons de côté désormais toute étude des variations possibles dans les trois pério- des d'évolution après ensemencement. Gomme elles aboutissent d'or- REVUES ET ANALYSES. H9 dinaire à une destruction des microbes, ce qui nous intéresse est de savoir le temps qu'a mis à périr chacun de ces microbes ensemencé dans une eau. Bacille ti/plnque. — Avec l'eau de la Panke, qui est la Bièvre de Berlin, et dont le résidu d'évaporation perd au rouge Og'',2.'50 par litre, MM. Wolfhugel et Riedel ont vu que le bacille typhique pouvait se multiplier, au lieu de périr, quand les circonstances de température sont favorables (16° et au-dessus). Il reste vivant sans se développer aux températures basses (au-dessous de 8°). On obtient le même résultat en étendant l'eau de la Panke d'eau distillée. C'est que cette eau ren- fermait probablement, au moment où elle a été mise h l'épreuve, des substances très nutritives. Avec des eaux plus pures et mieux faites pour servir d'eaux de boisson, il y a, suivant les cas, tantôt multipli- cation et survie, et tantôt mort. Dans l'eau des conduites de Berlin, on trouvait encore, après 20 jours, des germes vivants, tandis queMeade Bolton n'en avait pas trouvé après 14 jours, et Hochstetter après o jours. A Wiesbaden, M. Hueppe a trouvé, entre 10 et 20°, des germes encore vivants après 20 et 30 jours. Dans l'eau d'un puits très conta- miné, il a vu des bacilles t3'phiques ensemencés persister encore le 13*' jour et disparaître le 16'\ Toutes ces contradictions entre des savants qui ont employé la même méthode des cultures sur gélatine tiennent en grande partie, sans aucun doute, à des différences dans les qualités nutritives de la matière organique des diverses eaux. Le bacille typhique est, sous ce point de vue, très peu exigeant. Bolton a va qu'il se contentait de 67 milligrammes par litre de la matière organique d'un bouillon pepto- nisé alcalin dont il fallait 400 milligrammes pour faire vivre les bacilles du choléra. Celte absence de besoins peut le rendre, dans certains cas, très vivace. Nous le voyons, en effet, résister à 81 jours de séjour dans l'eau de l'Ourcq à 20», dans les expériences de MM. Straus et Dubarry. Nous prendrons, suivant la remarque faite plus haut, ce dernier chiffre comme le plus voisin de la réalité, et nous dirons qu'il faut parfois près de 3 mois pour amener la disparition du bacille typhique de l'eau potable stérilisée qu'il a envahie. Bacille (lu choléra. — Ici les résultats sont des plus contradictoires. Babes, "SVolfhugel et Riedel, Frankland l'ont vu périr en moins d'un jour dans l'eau distillée, lorsqu'il ne contenait pas de spores. Ces résultats sont en désaccord avec ceux de MM. Nicati et Rietsch, qui ont retrouvé des germes vivants après 20 jours passés dans l'eau distillée. Mais ces savants ont opéré en ensemençant cette eau « avec quelques gouttes d'une culture pure très riche en virgules » ; il est clair qu'ils avaient ainsi mis leur eau distillée dans les conditions d'une eau ordinaire. MM. Straus et Dubarry ont trouvé 14 jours pour l'eau 120 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. d'tslillée, et ce chiffre, plus faible que celui du bacille lyphique (69 jours), est, bien en rapport avec ce qu'on sait sur les exigences alimentaires si difTérentes des deux bacilles. Dans les eaux de boisson, la vitalité est plus grande, mais on est très embarrassé pour en fixer la limite, tant les variations entre les résultats de divers expérimentateurs dépassent celles qu'on peut attri- buer légitimement aux différences entre les conditions ou les méthodes opératoires. Les mêmes savants ont quelquefois trouvé des nombres très différents. Ainsi Wolfhugel et Riedel ont vu le bacille virgule disparaître quelquefois après 2 jours de séjour dans l'eau de Berlin, et quelquefois persister plus de 7 mois, et même, d'après Riedel, plus d'un an. On trouve de même 392 jours dans le tableau de M. Hochstetter. Pfeiffer a trouvé des nombres analogues. Babes, Hueppe, Straus et Dubarry ont obtenu des nombres inter- médiaires entre ces extrêmes. La seule conclusion à tirer de ces con- tradictions, c'est qu'il est entré en jeu des influences qui ont passé inaperçues. Peut-être n'a-t-on pas pris assez garde à l'influence de la lumière sur ces eaux contenant des germes? Peut-être se forme-t-il dans Feau des spores plus résistantes'? C'est au moins ce que MM. Straus et Dubarry ont bien vu pour la bactéridie charbonneuse dans l'eau distillée. 11 est vrai que la spore du bacille du choléra est beaucoup moins connue que la spore charbonneuse; mais nous retrouverons celte question tout à l'heure. Il y a pourtant quelque chose à tirer des résultats contradictoires que nous venons de signaler, c'est ce qui est relatif à l'influence des températures. Nous aurions pu déjà remarquer tout à l'heure, à propos du bacille typhique, que les savants qui, comme Kraus, Karlinski, di Mattei et Stagnitta, s'étaient attachés à étudier les eaux en les laissant dans leurs conditions naturelles de température, qui oscillent entre 8 et 12", avaient trouvé en moyenne pour la vitalité de ce bacille des nombres inférieurs à ceux qu'ont trouvé ceux qui ont maintenu leurs eaux à 18 ou 20°. C'est ainsi que Kraus trouve o jours, Karlinski 6 jours, di Mattei 4 jours, là où Wolfhugel et Riedel trou- vaient 13 jours, et Straus et Dubarry des nombres encore supérieurs. Il en est de même pour le bacille du choléra. Kraus a trouvé 1 jour et Karlinski 3, dans les eaux d'Innsbruck à leur température naturelle, pour la vitalité de ce bacille, que nous avons vue si longue entre les mains de Riedel et d'Hochstetter, Voilà évidemment une grosse influence qu'on pourrait mettre en évidence aussi pour d'autres microbes. Nous n'insisterons pas. Bornons-nous à conclure qu'à la température ordinaire de l'eau de source et surtout du sol à petite profondeur, les bactéries du choléra, comme du reste celles de la fièvre typhoïde, vivent moins longtemps dans l'eau que si elles sont à REVUES ET ANALYSES. 121 la température de nos appartements, des réservoirs de cuisine, etc. Mais il suffit qu'un de ces réservoirs ait reçu un germe de bacille vir- gule pour que celui-ci puisse s'y conserver vivant plus d'un an. A la vérité, cela n'arrivera pas toujours, et nous ne pouvons pas dire encore quand le fait se produira; mais il suffit évidemment qu'il puisse se produire pour que nous ayons à nous mettre en garde contre lui. C'est là l'enseignement pratique éloquent des faits qui pré- cèdent. Il est vrai qu'on a le droit de s'y refuser en alléguant que nous ne pouvons encore parler que des eaux stérilisées, qui n'existent pas pratiquement dans la nature. Mais une eau est d'autant plus disposée à se comporter comme une eau stérile qu'elle est plus pure, et, par con- séquent, ce sont les eaux sur lesquelles nous comptons le plus qui peuvent présenter, à un moment donné, le danger que nous venons de signaler. Bactéridie charbonneuse. — Nous avons conservé, pour le mettre à cette place, le bacillus antliracis, parce qu'il introduit dans la question un élément nouveau : celui qui résulte de l'existence de la spore. Avec le bacille du choléra, on ne connaît aucun moyen assuré de différen- cier l'arthrospore. Avec le bacille lyphique, les procédés de double coloration de Babes ne paraissent encore avoir réussi qu'entre ses mains. En tous cas, les bacilles munis des spores de Gaffky semblent se comporter dans l'eau comme ceux qui n'en ont pas. C'est ce qu'ont vu Hueppe, Ilochstetter, Meade-Bolton, Hueppe dit, il est vrai, avoir relevé quelques difl'érences avec l'eau de puits; mais ces différences n'étaient ni constantes ni bien marquées. Si donc les spores sont pour quelque chose dans les variations de résistance signalées plus haut pour un même bacille, celui du choléra, dans la même eau, cette influence n'a pas encore été mise nettement en lumière. Il en est autrement pour la bactéridie cliarbonneuse. Les formes végétatives avaient paru très fragiles à Hueppe, Meade-Bolton, Hochstetter, qui se servaient des cultures sur gélatine. Chez tous, elles étaient mortes en moins de 8 jours, et si MM. Wolfhugel et Riedel les avaient vues persister plus longtemps dans l'eau de la Panke, on pou- vait leur dire que cette eau était une espèce d'eau d'égout. MM, Straus et Dubarry les ont vues vivre 1 et 2 mois dans l'eau. Ils assignent, en revanche, une période de 131 jours pour la vitalité des spores qui se forment dans l'eau distillée. Ils auraient sûrement trouvé des nombres encore plus élevés pour les spores charbonneuses plon- gées dans l'eau ordinaire. Ce qui le prouve, c'est que tous les savants, qui ont trouvé si fragiles les bacilles adultes, ont trouvé les spores très résistantes. Nœgeli et Koch les avaient vues durer un an dans l'eau. Meade Bolton avait trouvé qu'après 3 mois à 20" elles étaient intactes, tandis qu'elles 122 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. étaient mortes après le même temps à 35°. Les basses températures seraient donc plus favorables à la conservation. C'est sans cloute que le travail végétatif n'y commence pas. Enfin, nous avons vu qu'Hochstetter les avait trouvées vivantes et encore très virulentes après lo4 jours, entre 13° et 20°. Mêmes résultats chez MM. di Mattei et Stagnitta. Ces notions ne sont pas, il est vrai, de celles qui surpren- nent pas leur nouveauté, mais il n'en est pas moins intéressant de les voir traduites par des chiffres. Eaux non stérilisées. — Dans l'eau ordinaire, en dehors des causes de destruction rencontrées dans l'eau stérile, les microbes ensemencés ont en outre à lutter contre la concurrence des bactéries de l'eau, en général mieux appropriées à ce milieu, et, par conséquent, le plus souvent redoutables. Mais on peut prévoir aussi, théoriquement, l'existence d'un de ces phénomènes de symbiose si fréquents dans le monde des infiniment petits, et où deux espèces associées, s'aidant l'une l'autre, durent plus longtemps que si elles étaient isolées. L'expérience est donc ici plus complexe que tout à l'heure, et nous n'avons aucune chance d'\' voir disparaître les inégalités que nous avons signalées. Elles iraient plutôt en s'accentuant. Ainsi Wolfhugel et Riedel, en ensemençant des bacilles du choléra dans les eaux de conduite de Berlin, des eaux de puits et de l'eau de la Sprée, ont vu qu'à 16, et 22° la semence périssait souvent en 2 jours. Kraus a observé les mêmes résultats pour l'eau de Mangfall, à Munich, maintenue à 10°, Hueppe, avec les eaux des puits de Wiesbaden, a trouvé parfois des germes cholériques encore vivants après 5 et 10 jours, entre IG et 20°. Enfin Hochstetter les a vus persister 267 et 382 jours dans de l'eau de conduite très souillée, maintenue à la température de la chambre. Pour le bacille de la fièvre typhoïde, mêmes résultats. Pour donner une idée de ce qu'exige et de ce que donne une expérience sur ce sujet, nous n'avons qu'à résumer les résultats de Hueppe. Hueppe a ensemencé des cultures sur pomme de terre, vieilles de 5 jours, dans de l'eau de puits, très impure, mais ne renfermant pas de microbes fournissant sur la gélatine des colonies pouvant être confondues avec celles du bacille typhique. Dans 8 expériences sur 10, faites à 10°, ce bacille avait disparu le 15** jour, et le 5« dans les deux autres. De 16 à 20°, sur 10 essais, il y en a eu 4 où on n'a plus trouvé de bacilles typhi- ques le 5« jour, 4 où il y en avait encore au bout de 10 jours, un où on en a encore trouvé après 30 jours. Le 10' essai est resté indécis. Voici, pour l'essai où les bacilles typhiques ont eu la résistance plus longue, les nombres fournis par l'expérience pour ces bacilles et pour les bactéries de l'eau. REVUES ET ANALYSES. 123 A l'orig-ino. i jour. 5 jours. l(i jours. 20 jours. 30 jours. lîacilles typhiques. . 1600 760 93 OG 70 70 Bactérios de l'eau. . 720 12,000 160.000 2i0,0OO 700,000 50,000 A voir le mode de croissance et de décroissance de ces nombres, on se trouve ramené à l'idée tant de fois émise dans ces Annales, que, sous leur apparente homogénéité, tous les bacilles d'une même semence ne se ressemblent pas, et qu'il y en a de beaucoup plus résistants les uns que les autres. Remarquons maintenant que si on comparaît uniquement ces résultats de Hueppe, obtenus avec l'eau ordinaire, avec ceux de Hochstetter, obtenus avec l'eau stérilisée, on se trouverait amené à conclure que la présence d'autres bactéries dans l'eau favorise la vitalité du bacille typhique. Sans aller jusqu'à cette conclusion, qui serait évidemment excessive, si on la généralisait, nous pouvons dire au moins que la concurrence des bactéries de l'eau n'est pas une sécurité de plus; que si, d'une manière générale, l'eau est un milieu peu favorable aux microbes pathogènes, elle ne l'est pas toujours, et qu'il est toujours prudent de la traiter comme si elle ne l'était jamais. Nous nous trouvons confirmés dans notre méfiance par la remarque suivante : alors même que nos expériences eussent été plus nettes qu'elles le sont, et auraient assigné, dans des conditions données, une limite fixe à la vitalité des microbes, il eût été prudent de ne pas géné- raliser et de ne pas étendre à la grande nature leurs résultats, à cause de ceci que, dans nos matras, l'expérience se fait sur un liquide homogène, tandis que, dans la nature, l'hétérogénéité est le caractère dominant de toute eau dormante ou courante. Dans une eau dormante, il se forme des colonies animales ou végétales différentes suivant les lieux; dans une eau courante, l'afflux des eaux superficielles ou des eaux de sources modifie constamment la composition en divers points. MM. di Mattei et Stagnitta ont bien essayé de se rapprocher davantage des conditions naturelles en maintenant dans un courant d'eau continu les microbes dont ils voulaient éprouver la résistance. Ils en imprégnaient pour cela des fils qu'ils plongeaient dans un tube de verre parcouru constamment par l'eau Marcia de Rome. Sans entrer dans le détail de leurs résultats, ils ont vu que les microbes périssaient plus vite dans l'eau courante que dans l'eau dormante. Mais il est clair qu'il n'y a rien dans ces expériences qui rappelle, même de loin, l'inégalité de composition, d'exposition, ou de température des divers points d'un même marais ou d'un même fleuve. Les différences dans les productions locales des plantes ou des algues doivent exister a fortiori pour les cultures de microbes. On s'explique ainsi que l'on ait pu quelquefois retrouver des bacilles du choléra ou des bacilles 124 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. typhiques vivant dans des réservoirs ou dans des puits, et qu'aucune des constatations qui précèdent ne puisse servir d'argument contre la possibilité ni même contre la prol)abilité du transport des germes pathogènes par l'eau potable. Nous sommes ainsi tout naturellement conduits à nous demander ce qu'il faut penser de ce mode de transport, et pour cela à passer en revue les arguments que la théorie de Pettenkofer et la Trinkrvasser- theorie ont accumulés, chacune pour son compte. C'est ce que nous ferons dans une revue prochaine. Dx. M. H. Pfeiffer. « Vibrio Metchnikovi et ses rapports avec le choléra asiatique. » Zeitschr. f. Hi/glene, 1889. Le Vibrio Metchnikovi (1) apparaît en moyenne plus court, plus épais et plus courbe que les vibrions en virgule de M. Kocli : son mode de mouvement est également distinct. On lui trouve une certaine tendance à se tordre en spirite, mais la forme n'en est pas constante. Dans des solutions colorées faibles, les extrémités du bacille et parfois aussi quelques points intermédiaires prennent la couleur d'une manière plus intense que le reste, et alors tout le microbe affecte l'apparence d'un bacille chargé de spores; mais en réalité tel n'est pas le cas, et de véritables spores n'ont pu être constatées. Sur la gélose, le microbe pousse abondamment; à la température du corps animal, il se forme, déjà au bout de quelques heures, des couches épaisses d'une couleur jaune, qui rappellent les cultures du bacille de Deneke et de Finkler, ou celles du microbe du choléra asiatique. Sur la pomme de terre on obtient des cultures maigres, et le microbe ne pousse qu'à la température du corps animal. Les bouillons se troublent déjà au bout de quelques heures (températures de l'étuve) ; après 24 heures, il surnage à la surface une couche mince de couleur blanchâtre, le reste du liquide conservant son aspect trouble. En ajoutant de l'acide chlorhydrique ou suifurique aux cultures de bouillon vieilles de 24 heures, on obtient une coloration rose, presque pourprée, impossible à distinguer de la réaction caractéristique des cultures de choléra. Les cultures plus vieilles donnent une coloration plus forte, qui, dans celles de 8 à 14 jours, passe cependant au jaune-rouge. A l'ensemencement par piqûre, et dans les cultures de gélatine en général, le Vibrio Metchnikovi pousse avec une rapidité jusqu'à deux i. V. les articles de M. Gamaiéia dans les nos 9 et 10 du vol. 11 de ces Annales. REVUES ET ANALYSES. 123 fois plus grande que celle du microbe du choléra. Sur des plaques de culture, déjà au bout de 16 heures, on distingue à l'œil nu des colonies qui grandissent rapidement, et liquéfient le substratum tout à fait à la manière des bacilles deFinkler. Cependant il se trouve des colonies qui sont relativement en retard et ne laissent distinguer la liquéfac- tion (à l'œil nu) qu'au bout de 48 heures. Celles-ci présentent des points blancs au centre de cavités rondes, qui sont remplies d'un liquide clair, et rappellent ainsi de vieilles cultures typiques de choléra. Enfin, il se trouve des colonies qui en apparence ne liquéfient pas la gélatine du tout; celles d'entre elles qui poussent dans la profondeur apparaissent d'une couleur jaune clair, de contours ronds on légère- ment onduleux, tandis que les colonies de la surface ont une couleur blanche claire et se disposent en couches fines à contours entaillés. Ce n'est qu'au bout de 4 à 5 jours que ces colonies commencent à liquéfier le substratum, et alors elles s'approchent d'un type précédemment décrit. Au point de vue morphologique et biologique, ces colonies se montrent néanmoins sous tous les rapports parfaitement analogues aux autres, qui liquéfient la gélatine à la manière du microbe de Finkler. L'aspect des cultures n'offrant pas, de cette manière, de distinctions bien nettes entre le Vibrio Metchnikovi et les microbes du choléra, il faut avoir recours, pour les distinguer, à la réaction du corps animal. Le réactif le plus sensible serait présenté par le corps du pigeon, qui montre pour le Vibrio Metchnikovi une réceptivité excessive. Il suffit de lui introduire dans les muscles pectoraux une prise de culture adhérant à l'extrémité d'une aiguille en platine, pour que l'animal succombe en moins de 20 heures avec des symptômes d'une maladie nettement caractérisée. Le muscle inoculé se montre gonflé et nécrosé, et est imbibé d'un liquide fourmillant de microbes ; le cœur est dur et rempli de sang coagulé; les poumons sont riches en sang; la rate et le foie, au con- traire, exsangues et lâches. Le sang du cœur et la pulpe des organes contiennent d'énormes quantités de vibrions. L'intestin est pâle et modérément rempli d'un liquide contenant des masses de cellules épithéliales desquamées, mais très peu de microbes. Des leucocytes n'ont pas été trouvés non plus dans le contenu intestinal, même après inoculation de virus faibles. L'infection par la bouche reste presque inoffensive, et les pigeons supportent des doses considérables (jusqu'à 5°*^ ), même après neutrali- sation préalable du gosier et de l'estomac. Le-s souris se montrent assez réfractaires, tandis que les cobayes, au contraire, manifestent pour ce microbe une réceptivité particulière, tout à fait analogue à celles des pigeons. Le moyen d'infection le plus efficace est, dans ce cas aussi, celui de l'injection sous-cutanée; l'^^de 126 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. sang infecté de pigeon suffit pour tuer infailliblement l'animal, tandis que l'infection par une aiguille de platine laisse un certain nombre de survivants. Les symptômes cliniques de la maladie sont chez le cobaye d'une régularité parfaite. Au bout de deux heures se manifeste une élévation de la température de 1 à 2 degrés centigrades: bientôt l'élévation est remplacéepar un abaissement qui va parfois au-dessous de 33°; le train de derrière parait comme paralysé, et l'animal meurt, souvent avec des crampes, au bout de 18 à 20 heures. L'autopsie montre des symptômes rappelant complètement ceux que l'on observe chez le pigeon. Pour l'infection par la voie digestive, la neutralisation et le repos du canal est une condition indispensable. A l'autopsie, on trouve l'intestin enflammé et de couleur pourprée, contenant des vibrions, qui se retrouvent encore dans le sang du cœur. En général c'est le sang, et non pas l'intestin, qui doit être reconnu pour être le foyer principal de la maladie. L'injection de cultures stérilisées produit sur les pigeons et les cobayes une action morbifique excessivement accusée dont la puis- sance est en dépendance directe avec l'âge de la culture, à savoir avec le temps qui avait été laissé au microbe d'y déposer ses produits. Les cultures stérilisées après 3 à 5 jours de développement (à la tempéra- ture de 37"), injectées au cobaye, aux doses de 1 à 5'"'', produisent une maladie des plus nettes, mais l'animal survit, tandis que l'injection de cultures stérilisées vieilles de 20 jours, même à la dose de 2", produit la mort presque infailliblement. Le produit de distillation n'a plus cet efTet. Les symptômes cliniques ont une analogie avec ceux que l'on observe après l'injection de cultures vivantes. Si l'animal survit à l'inoculation, la température commence par s'abaisser; en 1 ou en 2 heures, elle tombe de 2 degrés environ, pour s'élever d'autant dans les deux heures suivantes; après quoi tous symptômes commencent à disparaître, et, au bout de 24 heures, l'animal paraît complètement rétabli. Après l'injection de doses très faibles, l'abaissement de tem- pérature est à peine sensible et semble disparaître ; au contraire, si la dose est mortelle, c'est l'élévation qui manque, et l'abaissement con- tinue sans interruption jusqu'à la mort, qui survient en 36-48 heures. L'autopsie montre absolument les mêmes symptômes qu'après infec- tion par des cultures vivantes; seulement, dans le cas oîi la période de la maladie était plus longue (au-dessus de 48 heures), il s'y ajoute une espèce d'engraissement des cellules du foie, qui paraît alors fragile, augmenté de volume et d'une couleur jaune claire. L'immunité des cobayes et des pigeons peut être obtenue par l'injec- tion de doses supportables de cultures stérilisées pendant 14 jours. Plusieurs cobayes ainsi rendus complètement résistants contre le REVUES ET ANALYSES. 127 Vibrio Mcichnikovi, furent essayes par rapport au microbe du choléra asiatique, et de o il en mourut i ; celui qui a survécu a résisté ensuite à de nombreuses inoculations d'épreuve. D'un autre côté, les cobayes et les pigeons traités par les méthodes les plus différentes par le virus cholérique meurent parle Vibrio Metchnikovi dans la limite de 24 heures. Il est donc à croire qu'il n'existe pas de relations intimes entre les propriétés biologiques de ces deux microbes, très rapprochés pour- tant par toute une série de caractères extérieurs. M.-W. H. INSTITUT PASTEUR Personnes traitées mortes de la rage. Taveau (Alice), 7 ans.^ de Paris. — Mordue le 22 novembre 1889, au mollet droit, qui porte une blessure pénétrante sur la face externe, au niveau du 1/3 inférieur. Cette morsure a saigné, elle a été lavée aussitôt à la teinture d'arnica. La jambe était recouverte d'un bas qui a été déchiré. Le chien mordeur a été tué et le cadavre a été jeté sans que l'autopsie ait été faite. L'enfant Taveau a été traitée du 24 novembre au 8 décembre. Elle a ressenti, à diverses reprises, des douleurs dans la jambe mordue pendant les trois semaines qui ont précédé l'apparition de la rage. Le 31 janvier 1890, l'enfant boite de la jambe droite; le 2 février, le membre paraît un peu gonflé et est douloureux au toucher; le S février, l'hydrophobie apparaît, et l'enfant succombe à la rage con- vulsive le 9 février 1890. 128 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. INSTITUT PASTEUR STATISTIQUE ^ DU TRAITEMENT PRÉVENTIF DE LA RAGE. — JANVIER 1890. Morsures à la tète ( simples . . . et à la figure ( multiples. , Cautérisations efficaces — inefficaces Pas de cautérisation Morsures aux mains ,?• ,"'' ( multiples.. Cautérisations efficaces — inefficaces Pas de cautérisation , -1) Morsures aux mem-i simples.... bres et au tronc ( multiples.. Cautérisations efficaces — inefficaces , Pas de cautérisation Habits déchirés Morsures à nu Morsures multiples en divers points du corps Cautérisations efficaces — inefficaces Pas de cautérisation Habits déchirés Morsures à nu » 11/ » » « » 2S » » 3 «/ 3i Totaux. Français et Algériens Etrangers a»/ i-ii 43 19, 19t » 6/ 31 m t\ \ 4 Total général 37 ai B 111 SS lO i. La colonne A comprend les personnes mordues par des animaux dont la rage est reconnue expérimentalement; la colonne B celles mordues par des ani- maux reconnus enragés à l'examen vétérinaire; la colonne C les personnes mordues par des animaux suspects de rage. Les animaux mordeurs ont été : chiens, 96 fois ; chats, 10 fois; chacal 2 fois; veau, 2 fois. Dans un cas, la morsure a été faite par un homme atteint de la rage. Le Gérant : G. Masson. Sceaux. — Imprimerie Charaire et fils. 4m« ANNEE. MARS 1890. N" 3 ANNALES DE LINSTITUT PASTEUR LES YACCINATIONS ANTIRABIQUES A L'INSTITUT PASTEUR. RÉSULTATS STATISTIQUES, Par m. L. PERDRIX. Dans les mois de janvier et de juin 1887, il a été publié une statistique générale des vaccinations antirabiques pratiquées à l'Institut Pasteur pendant les années 1885 et 188G\ Depuis cette époque, des renseig^nements détaillés sont publiés à la fin de chaque mois sur les personnes traitées dans le mois précé- dent. Les cas de mort sont signalés aussitôt qu'ils sont connus, et tous ces documents sont groupés dans un tableau inséré à la dernière page de chacun des numéros de ces Annales. Ces statistiques mensuelles permettent donc à tout le monde de suivre le mouvement des mordus à l'Institut Pasteur et de se rendre compte des résultats du traitement antirabique. Nous allons cependant donner ici une statistique générale de tous les cas traités depuis le mois de janvier 1886. On conçoit, en effet, •1. Voir les Amiales, janvier iSSl et juin 1887. 130 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. que les nombres indiqués chaque mois subissent quelques modi- fications, à mesure que le temps s'écoule. Par exemple, des per- sonnes enregistrées comme mordues par un chien suspect, et classées dans le tableau C au moment de la publication men- suelle, passent dans le tableau A, parce que des personnes ou des animaux, mordus par le même chien qu'elles, sont devenus enragés dans la suite. Ces changements de catégories ne peuvent être faits qu'après un long- temps écoulé. C'est pourquoi il est utile de publier, à de grands intervalles, des statistiques géné- rales, revues et mises à jour; elles ont d'ailleurs l'avantage de grouper des résultats épars et de les présenter sous une forme saisissante. Nous rappellerons, tout d'abord, que les personnes traitées à l'Institut Pasteur sont divisées en trois catégories qui forment chacune un tableau : d° Tableau A. — Personnes pour lesquelles la rage de l'ani- mal mordeur est .expérimentalement démontrée par le dévelop- pement de la rage chez un animal inoculé, ou mordu en même temps que la personne traitée. 2° Tableau B. — Personnes pour lesquelles la rage de l'ani- mal mordeur est constatée par examen vétérinaire. 3° Tableau C. — Personnes mordues par des animaux sus- pects de rage. Or, du 1^^' janvier 1887 au 31 décembre 1889, dans les sta- tistiques partielles publiées par les Annales de l'Institut Pasteur, 96 personnes ont été classées dans le tableau B et 27 dans le tableau C, qui, par suite de résultats d'expériences ultérieures, ou de renseignements nouveaux, doivent rentrer dans le ta- bleau A. Le nombre des personnes inscrites dans le tableau A, qui était de 982 pour ces trois années, est donc porté en réalité à 1,105. I Cette rectification faite, voici les résultats des vaccinations antirabiques, par tableaux et par années : LES VACCINATIONS ANTIRABIOUES. 131 Année 1886 . TABLEAU A TAULEAU B TABLEAU C TOTAL 3 "C o 1,30 ^-■Al o 19 -2 TI o 0,99 S3 U ./; ^ — o ■s -j ; i 3 0,b8 1 p o 23 231 1.926 514 2.671 0,94 Année 1887 . 357 2 0,56 l . 156 10 0,86 257 1 0,39 1.770 13 0,73 Année 4888 . 402 6 1,49 972 2 0,21 248 1 0,40 1.622 9 Annéo 188!» . Totaux . . 346 2 T3 0,58 0,97 1.187 2 33 0.17 0.63 297 2 T 0,67 0,53 1 . 830 7.893 G 53 0,33 0,67 1.336 0.241 1.316 Dans le calcul de la mortalité indiquée dans ce tableau, on a compté seulement les personnes qui ont été prises de rage plus de lo jours après le dernier jour du traitement. Nous devons penser, en efTet, que chez les personnes qui manifestent des symptômes de rage dans Jes lo jours qui suivent la vaccination, le virus avait commencé son développement pendant le traite- ment, car les animaux inoculés de la rage sous la dure-mère, après trépanation, mettent 15 jours environ à prendre la rage. D'ailleurs, nous indiquons ultérieurement les résultats obtenus en comptant dans la mortalité toutes les personnes prises de rage après la fin du traitement, A l'inspection du tableau ci-dessus, quelques observations se présentent naturellement à l'esprit : 1° La proportion des morts, après traitement, est très faible (53 pour 7,893 personnes traitées, c'est-à-dire 0,67 0/0); 2° La mortalité diminue d'année en année. Elle est en effet de : 0,94 en 1886 0,73 en 1887 0,35 en 1888 0,33 en 1889 et cette diminution est continue. Elle est due à une plus sûre appréciation de la gravité des morsures, et à une meilleure appli- cation du traitement. Au début, il était difticile de savoir à quelle formule de trai- tement il convenait de s'arrêter dans chaque cas particulier; en consultant la description des morsures chez les personnes mortes de la rage malgré les inoculations, nous sommes arrivés Î32 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. à déterminer d'une façon plus précise, d'après la gravité des lésions, le traitement le plus convenable pour chaque cas. Dans le cas de blessures graves, on injecte de plus grandes quantités d'émulsion de moelle, et on répète les inoculations des moelles fortes. Pour les morsures à la tête, qui sont particulièrement dange- reuses, quel que soit d'ailleurs leur peu de gravité apparente, le traitement est plus rapide et surtout plus intensif, c'esl-à-dire que les moelles virulentes sont injectées à plusieurs reprises. En résumé, la méthode est appliquée d'une façon spéciale dans chaque cas particulier: on traite le malade suivant la gravité de ses morsures ; et les résultats prouvent que d'année en année le traitement est fait avec plus de sûreté. 3° Le nombre des personnes traitées pendant les trois der- nières années est de 5,222, parmi lesquelles 802, c'est-à-dire 15 0/0, sont classées dans le tableau C. Pour ces 802 personnes, la rage de l'animal n'a pu être cons- tatée par un médecin ou un vétérinaire; mais si l'on se reporte aux renseignements fournis par les intéressés et aux circon- stances delà morsure, il est facile de se convaincre que, dans les 2/3 des cas au minimum, l'animal mordeur était atteint de rage. Par conséquent, on peut affirmer qu'en somme, 95 0/0 des personnes traitées étaient mordues par des chiens réellement enragés. L'efficacité du traitement antirabique ressort surtout de l'exa- men des résultats des tableaux A et B, qui comprennent les personnes mordues par un animal reconnu enragé expérimen- talement ou par examen vétérinaire : Traités. Morts. Mortalité "/o- inée 1886 . . . 2.157 22 1,02 — 1887. . . 1.513 12 0,79 1888. . . 1.374 8 0,58 — 1889. . . 1.533 4 0,26 Totaux .... 6.577 46 31 oyenne 0.70 Ces résultats ne diffèrent pas de ceux que nous avons indi- qués précédemment. Il était cependant utile de faire remarquer que la plupart des personnes inscrites dans le tableau G sont mordues par des chiens atteints de rage. D'ailleurs, en consultant les renseignements que nous avons LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES. 133 donnés plus haut, nous voyons que la mortalité pour le tableau C est de 0,ol 0/0; ce chiffre est environ les 2/:^ de 0,67, qui représente la mortalité générale. 4° Pour ne laisser place à aucune critique, nous indiquons ci-après les résultats obtenus, en faisant entrer dans le compte de la mortalité toutes les personnes prises de rage après la fm du traitement, même celles chez qui la maladie s'est déclarée le lendemain ou le surlendemain de la dernière inoculation*. Année 1886 Année 1887 Année 1888 Année 1889 Totaux. . TABLEAU A 323 357 403 3i8 1.341 2,15 0,56 1,74 1,15 1,34 TABLEAU B 1.931 1.161 974 1.188 5.254 15 4 _3 46 1,24 1,29 0,41 0.25 0,88 TABLEAU C 518 260 248 298 1.324 1,35 1,54 0,40 1,00 1,13 TOTAL a Si 2.682 1.778 1.625 1 83 i 7.919 36 21 12 10 79 1,34 1,18 0,74 0,54 1,00 Il suffit de consulter un instant ce tableau pour constater que les résultats généraux sont les mêmes que ceux que nous avons précédemment indiqués. Un chitîre cependant mérite d'arrêter l'attention. La morta- lité (1,13) pour le tableau G est supérieure à la mortalité géné- rale (1,0). Nous pouvons nous expHquer ce résultat en songeant que souvent les personnes mordues par un chien inconnu, sus- pect, font des recherches pour le retrouver; elles se présentent aux inoculations tardivement, 10 jours, lo jours et|quelquefois plus après la morsure. L'évolution de la maladie a commencé avant le traitement, et les premiers symptômes de la rage se montrent dans les jours qui suivent les inoculations, avant que celles-ci aient eu le temps d'agir. 1. Le chiffre des personnes traitées est de 7,919 dans ce tableau; ^il n't'tait que de 7,893 dans le premier. Cette différence est due à ce que, dans le 1'^'' tableau, nous ne comptions pas dans la mortalité les personnes mortes de rage dans'Jes 15 jours qui suivent le traitement; nous devions également, pour être rigoureux, les retran- cher du nombre des personnes traitées. 134 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. II Il était intéressant de savoir ce que donnait le traitement antirabique suivant que la morsure avait été faite à tel ou tel point du corps. Nous avons partagé les morsures en trois catégories : i" Morsures à la tête et au visage ; 2" Morsures aux mains ; 3° Morsures aux membres et au tronc. TABLEAUX A ET B TABLEAU C TOTAL lo Tète et visage . . — -SJ C ^ 7' « i* — 14 o 5 ."^ o 1 3 3J cr. "S 13 3 o 393 2,36 79 1,-^T 672 2,23 2<î Mains 3.768 46 0,69 619 3 0,48 4.387 29 0,66 3o Membres et tronc. Totaux 2.216 6.. 37 7 6 46 0,27 618 3 7 0,48 0,53 2.834 9 33 0,32 0,70 1.316 7.893 0,67 A l'inspection de ce tableau, on remarque d'abord que les morsures aux mains sont les plus fréquentes : 4,387 sur 7,893, soit 56 0/0. Ce fait s'explique assez facilement: un individu mordu par un chien cherche à se défendre et, dans la lutte, les mains sont le plus souvent atteintes. Yiennentensuite les morsures aux membres, dans la propor- tion de 2,834 sur 7.893, soit 36 0/0; et les morsures à la têteetau visage, au nombre de 672 sur 7,893, soit 8 0/0. 2° Le degré de gravité relative des morsures se montre d'une façon très nette par la comparaison des tableaux précédents. Pour les tableaux A etB, la mortalité générale est : lo A la tête 2,36 Vo 2" Aux mains 0,69 Vf, 3° Aux membres et au tronc 0,27 Vo On savait déjà que les morsures à la tête avaient une gravité exceptionnelle. Ces résultats en sont une démonstration évidente; LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES. 135 aussi le traitement, qui dure en général une quinzaine de jours, a été porté par M. Pasteur, dans le cas de morsures à la tête, à 20 jours environ. Cette gravité est due à ce que le virus rabique n'a qu'un court trajet à parcourir pour aller de la tête ou de la face au cerveau et à la portion supérieure de la moelle. Presque toujours les malades qui sont pris de rage pendant le traitement sont des personnes mordues à la tête; et si l'on com- pare la nature des morsures qui amènent la rage dans les lo jours après le traitement, on arrive aux résultats suivants : 12 personnes sur 684 (soit t,7o "/o) étaient mordues à la tête. y — 4,39G — 0.20 — — aux mains. 5 — 2,839 — 0,17 — — aux membres. On voitdonc que les morsures à la tête, graves déjà par elles- mêmes, le sont encore davantage par suite du rapide développe- ment de la rage qui en résulte. Il est donc très prudent de traiter les personnes mordues à la tête aussi tôt que possible après la morsure. Il faut donner l'immunité avant que le virus déposé dans les morsures ait atteint les centres nerveux et, pour ainsi dire, lutter de vitesse avec lui. Les morsures aux mains sont également plus dangereuses que les morsures aux membres et au tronc. La mortalité pour les premières est de 0,69 0/0; elle est de 0,27 pour les secondes. Gela tient évidemment à ce que les mains sont en g-énéral nues et que la dent du chien n'est pas essuyée par les vêtements. Pour toutes les personnes traitées, mordues aux membres ou au tronc, les habits avaient été déchirés ou traversés ; mais on con- çoit bien que la dent de l'animal mordeur est essuyée par les vêtements et que, malgré la déchirure de ceux-ci, la gravité de la blessure est diminuée. III Lorsqu'une personne mordue se présente aux inoculations, on inscrit à son dossier la nature de la cautérisation qu'elle a subie et le temps écoulé entre la morsure et le moment oii elle a été cautérisée. 136 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Nous avons fait un relevé pour 2,000 cas sucessifs (du 18 oc- tobre 1888 au 31 décembre 1889). Dans ce nombre, 892 personnes n'ont pas été cautérisées. Pour les autres, les traitements ont été les suivants : Fer rouge ou thermocautère 334 Ammoniaque 225 Nitrate d'argent 190 Acides forts 30 Beurre d'antimoine 8 Phénol. concentré 31 Eau phéniquée 60 Eau-de-vie et alcool camphré 80 Arnica 46 Vinaigre 26 Eau sédative 14 Substances diverses (teinture d'iode, eau salée, eau blanche, vin aromatique, essence de térébenthine, pétrole, etc.) 64 Sur ces 2,000 personnes, il y a eu 17cas de morts pendant le traitement ou dans la période qui a suivi. Ce sont : LIEU NOMS DE LA MniISL'IiK Mayland tête Allègre mains Arènes tète Coudurier tête Yorke tète Mlle Dniaux tète Me Maillot jambe Waleley main Sottiaux main Dufour mains Ray tête Gilbert main Trottet mollet Auroux tête Manuel José tête Rascol jambe Mlle Taveau mollet NATURE ET EPOQUE DE LA CAUTÉRISATION fer rouge o h. ap. mors^ thermocautère 8 h. après non cautérisé eau phéniquée 1 h. après non cautérisé arnica o minutes après alcali 11 h. après pierre infern. 1/2 h. après alcali 1 h. après eau sédative aussitôt alcool camphré 6 h. après eau-de-vie aussitôt eau phèn. 3/4- d'h. après thermocautère Ih. après non cautérisé alcali 36 h. après arnica aussitôt DATE DE LA MORSURE 13 décembre 1888 23 décembre 1888 26 janvier 1889 9 juin 1889 o août 1889 7 janvier 1889 27 avril 1889 3 mai 1889 5 juillet 1889 23 décembre 1888 13 décembre 1888 18 juin 1889 23 mai 1889 6 juillet 1889 30 juin 1889 28 février 1889 22novembrel889 INCURATION DE LA RAGE APRES LA FIN DU TRAITEMENT 16 j 23 j, loj. 21 j, ooj. ooj. 37 j. 6j. 47 j. 81j. 41 j. 49 j. 4.1 j. o2j. 43 j. 70j. pendt le trait' 12 jours 13 jours 6 jours lo jours 28 jours 57 jours 20 jours 33 jours 18 jours 24 jours 20 jours 34 jours LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES. 137 3 personnes sur 334 sont donc mortes de rage, malgré lacau- térisation au fer rouge ou au thermocautère. Cela donne une proportion de 0,90 0. Ce chiffre diffère peu de la mortalité totale : 17 sur 2,000, ou 0,8.3 0/0. Nous ne devons cependant, pas en conclure que la cautéri- sation au fer rouge n'est pas efficace. Des trois personnes ayant subi le traitement au fer rouge, deux étaient mordues à la tête : leurs blessures étaient particu- lièrement graves; parmi les 14 autres, au contraire, il n'y avait que 6 morsures à la tête. De plus cette cautérisation est souvent tardive et, par consé- quent, illusoire. 104 personnes seulement ont été cautérisées dans la première heure qui suivait la morsure. 38 l'ont été de 1 à 2 heures après. 114 de 2 à 24 heures. 78 plus de 24 heures après la morsure. Nous pouvons cependant citer 3 cas dans lesquels la cautéri- sation au fer rouge, faite rapidement et fortement, n'a pas suffi à arrêter le développement du virus rabique. Nous trouvons déjà dans le tableau ci-dessus Auroux, qui a pris la rage malgré une forte cautérisation au thermocautère, une heure après la morsure. L'enfant Palau, mordue le l*^"" septembre 1887 à la joue, avait également été fortement cautérisée au fer rouge 30 à 40 minutes aprèâ l'accident. Les premiers symptômes de la maladie se ma- nifestèrent chez elle le 7 octobre. Enfin, le 22 mai 1887, se présentait aux inoculations un nommé Declide, mordu légèrement au mollet l'avant-veille. La blessure avait été sérieusement cautérisée au thermocautère par un médecin, un quart d'heure seulement après; malgré cette cau- térisation qui devait paraître efficace et malgré le traitement à l'Institut Pasteur, Declide fut atteint de la rage le 18 juillet. Les premiers signes de la maladie furent des douleurs et de la paralysie du membre mordu. La cautérisation au fer rouge, même rapidement faite, ne présente donc pas une sécurité absolue. 138 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. IV La rage est-elle également répandue partout, où est-elle loca- lisée en certains points du territoire? Comment se propage-t-elle et serait-il possible de l'arrêter dans les régions où l'on en con- state une plus grande fréquence? Malgré l'obligation de la déclaration des cas de rage, nous né connaissons pas le nombre exact des animaux enragés. Il est cependant assez naturel de penser que le nombre des personnes traitées à l'Institut Pasteur est proportionnel au nombre des cas de rage existant chez les chiens, dans la région habitée par ces personnes. Nous ne ferons entrer en compte que les personnes françaises. La découverte de lavaccination antirabique est connue en France dans Ions les départements, et, parles soins de l'admi- nistration, la très grande majorité des personnes mordues par des animaux enragés se présente à l'Institut Pasteur. Il serait illusoire de chercher à faire la même comparaison entre les nations étrangères : depuis la découverte de la vacci- nation antirabique, on a fondé à l'étranger de nombreux labora- ratoires dans lesquels la même méthode est appliquée. En Russie, par exemple, il y a 7 instituts ; il y en a S en Italie; l'Espagne en a un à Barcelone. La Russie, l'Italie et l'Espagne n'envoient donc presque plus de malades à Paris; c'est ainsi qu'en 1889 il ne s'est présenté que 2 Russes, 5 Italiens et 49 Espagnols. Par ^contre, l'Angleterre, la Belgique, le Portugal et la Grèce, qui n'ont pas d'institut antirabique, envoient chaque année un nombre de plus en plus considérable de personnes mordues, et forment en grande partie le contingent des étrangers actuellement traités. Il est donc impossible de donner des statistiques compara- tives pour la distribution de la rage chez les nations étrangères ; nous indiquons ci-dessous, par nationalités, sans aucun détail et à titre de renseignement, le nombre des personnes traitées depuis le commencement des vaccinations, c'est-à-dire depuis la fm de l'année 1885. LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES. 139 Allemag-ne 37 Angleterre 308 Autriche-Hongrie 84 Belgique 230 Brésil 10 Egypte 6 Espagne 229 États-Unis 28 Grèce 43 Hollande 28 Italie 1S5 Indes Anglaises 7 Maroc 1 Portugal 116 Roumanie 51 Russie 188 Serbie 1 Suisse 15 Syrie 2 Turquie \2 Pour l'ensemble de ces personnes traitées^ les résultats ont été les suivants : Année 1886. Année 1887. Année 1888. Année 1889. Totaux . . FRANÇAIS 1.923 1.423 1.503 1.497 6.350 16 8 9 5 0,83 0,o6 0,60 0,33 0.60 ETRANGER 748 345 117 ] . 543 lo 1,20 1,45 0,30 0,97 TOTAL 3 - 2.671 1.770 1.622 1.830 7.893 25 13 9 6 53 0,94 0,73 0',5o 0,33 0,67 Ainsi que l'indique le tableau précédent, la mortalité pour les étrangers traités en 1886 et 1887 était plus élevée que pour les Français. Actuellement elle est la même. Cela tient à ce que la plupart des étrangers vaccinés dans ces derniers temps sont des Anglais et des Belges qui arrivent à Paris aussi rapidement que les mordus du midi de la France. Voici, par départements, le nombre des personnes qui se sont présentées à l'Institut Pasteur pendant les 3 dernières années. 140 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Ain. ... Aisne Allier Alpes (Basses-). . . Alpes (Hautes-). . . Alpes-Maritimes . . Ardèche Ardennes Ariège . Aube Aude Aveyron Bouches-du-Rhône. Calvados Cantal Charente Charente-Inférieure Cher Corrèze (]orse Côle-d'Or Gôtes-du-Nord. . . Creuse Dordogne Doubs Drôme Eure Eure-et-Loir. . . . Finistère Gard Garonne (Haute-) . Gers Gironde Hérault lUe-et-Vilaine. . . . Indre Indre-et-Loire . . . Isère Jura Landes Loir-el-Cher .... Loire Loire (Haute-). . . 1887 1888 1889 12 9 17 45 3 ÎS 4 7 6 i 1 3 i 1 1 13 4 5 22 48 3 7 2 3 4 4 3 29 16 21 5 5 47 60 90 29 3 2 6 13 42 9 2 4 8 3 42 32 6 4 6 6 4 2 4 6 3 6 13 21 12 7 3 4 5 12 40 3 4 18 20 48 3 8 8 7 1 2 IS 18 46 21 38 24 1 8 39 6 11 45 13 30 22 44 30 33 8 14 40 8 4 l 8 5 4 12 33 59 6 3 3 45 11 44 12 4 49 24 52 12 6 5 TOTAL l'Ui'H le? îrois années 38 53 47 5 3 44 45 40 6 7 66 27 479 IL) o 31 45 23 39 46 3 45 46 44 27 4 56 49 40 52 83 48 32 65 407 32 10 14 104 42 40 43 95 23 LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES. 141 Loire-Inférieure . . , Loiret Lot Lot-et-Garonne . . Lozère Maine-et-Loire. . . Manche Marne Marne (Haute-) . . Mayenne , Meurthe-et-Moselle. Meuse Morbihan Nièvre Nord Oise Orne Pas-de-Calais. ... Puy-de-Dôme . . . Pyrénées (Basses-). . Pyrénées (Hautes-). Pyrénées-Orientales Rhùne Saône (Haute-). . . Saône-et-Loire. . . Sarthe Savoie Savoie (Haute-) . . Seine Seine-Inférieure . . Seine-et-Marne. . . Seine-et-Oise. . . . Sèvres (Deux-). . . Somme Tarn Tarn-et-Garonne. . Var Vaucluse Vendée Vienne Vienne (Haute-). . Vosges Yonne 1887 1888 1889 47 4 H 10 16 11 o 6 29 26 18 14 4 3 9 6 2 3 1 9 17 6 1 2 4 2 3 24 S 25 3 5 1 13 24 24 8 4 16 9 26 •19 24 16 1 2 1 38 9 12 5 21 13 32 40 20 18 18 25 9 17 15 43 48 96 5 1 5 13 11 14 1 2 15 19 15 9 11 22 306 450 262 7 22 31 16 14 6 S5 59 55 2 1 3 12 8 4 D 5 14 7 11 13 1 2 3 9 8 •21 3 3 4 1 1 7 o 31 3 7 5 1 1 TOTAL POUR les trois année; 32 37 40 58 16 11 10 24 8 3 54 9 61 15 51 59 4 59 39 92 61 41 187 11 .38 3 49 42 1,018 60 36 169 6 24 24 31 6 38 6 o 13 41 6 142 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Celte liste nous indique le nombre des individus traités dans chaque département. Pour pouvoir faire une comparaison, il con- vient de la rapporter au chiffre de la population, Les 20 départements où les cas de rage ont été le plus nom- breux sont les suivants : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Seine Bouches-du-Rliône. . Seine-et-Oise . . . . Rhône Hautes-Pyrénées. . . Hérault Pyrénées-Orientales . Aude Gard Basses-Pyrénées. . . TUAITÉS par 100,000 habit iiil^ 11 47.0 32.6 12 31.6 13 27.6 14 2b. 4 15 24.0 16 21.7 17 21.7 18 19.3 19 19.3 20 Savoie Isère Loire Lot-et-Garonne . Drôme Lot Haute-Savoie . . Tarn-et-Garonne Puy-de-Dùme . . Oise TRAITÉS par 100,000 InliitanI* 18.4 17.8 17.6 17.6 17.4 16.7 15.3 15.0 14.8 14.7 Yoici par comparaison la liste des 20 départements où les cas de rage ont été minimum 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Sarthe. . Mayenne. Orne. . . Calvados. Corse . . Doubs . . Manche . Vendée . Vienne . Yonne. . TRAITÉS par 100,000 habitants 11 0.6 0.8 12 0.8 13 1.0 14 1.2 15 1.3 16 1.4 17 1.4 18 1.5 19 1.7 20 Deux-Sèvres . . Var Maine-et-Loire. Hautes-Alpes . Ariège Meuse Aube Nord Ardennes . . . Haute-Marne. . TRAITES par 100,000 habitants 1.8 1.8 2.0 2.4 2.4 2.8 2.8 3.0 3.0 3.1 D'une façon générale, il est à remarquer que le Nord, l'Est et l'Ouest ont fourni peu de cas de rage. (Voir fig. 1.) LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES. 143 Figure I. — Réparlilion par départements, des personnes venues à l'Ins- titut Pasteur pour subir le traitement antirabique. En blanc, 49 départements n'ayant pas envoyé à l'Institut Pasteur, depuis trois ans, plus de 3 personnes pour 100,000 habitants. Barrés horizontalement, 20 départements n'en ayant pas envoyé plus de 5. Barrés verticalement, 26 départements en ayant envoyé de 5 à 14. Barrés dans deux sens, 20 départements en ayant envoyé de 14 à 33. En noir, la Seine qui en a envoyé 47 sur 100,000 habitants. Si on admet, ce qui est approximatif, mais assez voisin de la vérité, que 144 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. le nombre des traités est proportionnel au nombre des mordus, cette carte représente la distribution des cas de rage à la surface de la France. On y voit la localisation singulière de cette affection dans les départements du Sud et du Sud-Est, pendant que ceux delà Normandie, du Maine, de l'Anjou et du Poitou eu sont à peu près exempts. Le chiffre élevé de la Seine semble mettre en cause des questions de densité de population ; mais d'un autre côté, le déparlement du Nord, qui est indemne, proteste contre cette notion. Les questions de distance à parcourir pour arriver à l'Institut Pasteur ne sont pas non plus les seules à jouer un rôle, car les départements les plus voisins de nos frontières du sud sont les plus fréquemment représentés. Le midi de la France, et en particulier les départements qui sont voisins de la vallée du Rhône et des Pyrénées, sont presque tous classés parmi les plus éprouvés. Le développement de la rage dans ces départements ne doit pas être attribué à la tempe rature ou aux conditions climatériques. Il lient à l'inobservance de la loi sur la police sanitaire '. 11 est facile de constater par exemple que dans certaines régions la rage a considérablement diminué, grâce aux mesures de police et surtout à l'application de la loi prescrivant l'abatage des chiens mordus par des ani- maux enragés. Dans la Seine, par exemple, aux mois de février, 1. Comme exemple de l'iucurie des autorités municipales dans les campagnes et de l'ignorance de quelques cultivateurs quand il s'agit de rage, nous citerons le fait suivant : Un cultivateur du Puy-de-Dôme, nommé F., avait une chienne qui disparaissait le 13 août 1888, après avoir mordu dans la ferme une vaclie, un bœuf et une génisse. La vache fut prise de rage et mourut le 1-^ septembre. Le bœuf et la génisse succombèrent également, le premier à la fin du mois de septembre, et la seconde le l^r janvier 1889. Cette chienne allaitait un petit chien, qui, vers le 1" novembre 1888, changea de caractère, devint agressif, et mordit les enfants du fermier et sa femme. On le tua. Un des jeunes enfants mourut de l'age le 31 janvier suivant. Un chat de la ferme, mordu par le petit chien, succomba également à la rage le 23 novembre. Après la mort de l'enfant, le médecin qui le soignait conseilla ù M. F... de faire le voyage de Paris.. La famille entière se présenta donc aux inoculations le 3 février. Malgré tous ces accidents sivccessifs, le fermier et sa femme avalent encore la conviction que leurs animaux n'étalent point morts de la rage. Dans la ferme du nommé F., la rage a donc pu sévir pendant 4 mois, s'être transmise en série et faire périr six animaux et un enfant, sans qu'aucune mesui'e ait été prise. Si la loi sanitaire avait été observée, après le départ de la chienne suspecte ou tout au moins après la mort de la vache, on aurait abattu le chLen et le chat, et la vie de l'enfaut eût été- préservée. LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES. 445 mars 1888. la raoe s'était accrue d'une façon considérable. La Préfecture de police s'en émut, des mesures rigoureuses furent édictées et aussitôt les cas devinrent moins fréquents. Il suffit, pour s'en convaincre, de consulter la courbe suivante (fig. 2) qui représente le nombre des personnes mordues dans le dépar- tement de la Seine et traitées à l'Institut Pasteur pendant les trois dernières années. Î887 1888 1889 80 10 -- . ^ ^ ^ ^ -^ 1 — 60 50 *0 1 ts A \ •v J \ \ ' \ A ^ / \ A \ \ A / ^ ?0 V / ^ V J r V n A \ j \ \ / V I n Sn -/ V V V A >»- 7 \ V N / \ V ^ ^ ^ ^ ^ S ^ -^: 1^ ^- ^^ f^- 3 .S -S i J ^ = i >^ -S ^ FIg. 2. Dans le département des Bouches-du-Rhône, et surtout à Marseille, le nombre des cas de rage allait toujours en augmen- tant. Il était de 60 en 1887 et de 90 en 1888. On s'émut de cette aggravation, des mesures furent prises, et 29 personnes seule- ment se présentèrent aux vaccinations en 1889. Dans l'Aisne, la Marne, les Vosges et le Cher, larage a diminué d'une façon très notable. Dans d'autres régions, au contraire, elle a été en progressant. Nous avons pu quelquefois trouver la cause et suivre le développement de la rage dans certaines con- trées. Voici un des faits les plus typiques, que nous relevons sur les registres de l'Institut Pasteur. Au commencement de 1889, un chien enragé parcourait l'ar- rondissement de Gourdon et surtout celui de Figeac, il pénétrait dans le département de l'Aveyron où il était abattu le 13 janvier. Dès le mois de février, dans plusieurs communes de ces arron- 10 146 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. dissements, où Ton avait négligé d'appliquer les mesures légales, des chiens devinrent enragés et répandirent la maladie ; l'arron- dissement de Figeac fut le plus éprouvé. Dans l'Aveyron, le nombre des cas de rage fut triplé; quant au département du Lot, la rage y devint 5 à 6 fois plus fréquente pour l'année 1889 que pour les années précédentes. Actuellement l'épidémie est en dé- croissance dans cette région. Dans la Haute-Garonne également, et surtout à Toulouse, l'accroissement a été rapide pour 1889. Enfin, autour de Lyon, la rage paraît être en voie de croissance considérable. L'Isère, qui avait donné 12 personnes en traitement pendant 1887, en donne 33 en 1888 et 59 en 1889. La Loire passe de 19 et 24 à 52. Pour le Rhône le nombre des personnes envoyées a doublé depuis 6 mois, et il y a constamment des Lyonnais à l'Institut Pasteur. Il est à désirer que les préfectures rappellent les maires à l'observation des règlements sanitaires, et exigent que ces magis- trats fassent abattre tous les chiens mordus ou suspects. VI Est-il possible de saisir une relation entre le nombre des cas de rage et la saison? Y a-t-il, suivant l'opinion généralement admise, plus de chiens enragés en été qu'en hiver? Pour faire la comparaison entre les différents mois de l'année, nous ne consi- ,dérons, comme dans le paragraphe précédent, que la statistique française, et nous admettons que le nombre des cas de rage par mois est proportionnel au nombre des personnes traitées pendant la même période à l'Institut Pasteur. Nous avons pris la moyenne du chiiïre des Français traités pendant chacun des mois de 1887, 1888, 1889, et nous donnons ici la courbe représentant cette moyenne (fig. 3). 11 y a un maximum à la fin de l'hiver et au commencement du printemps. Aux mois de juin et juillet, la rage diminue; elle devient minima en septembre et octobre, pour augmenter ensuite jusqu'en février. Ces résultats ont été identiques pour chacune des trois années. Mais il serait peut-être imprudent de les généraliser. Les LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES. 147 années suivantes montreront si l'oscillation manifestée par la courbe ci-dessous se continuera. Fig. 3. Nous pouvons cependant faire remarquer que l'accroissement de la rage qui, d'après l'opinion populaire, devait se trouver pen- dant les mois d'été, s'est au contraire toujours manifesté de février à mai. MALADIES MECTIEliSES DES PARAMÉCIES Par m. 3[.-W. HAFKINE. (Travail du laboratoire de M. E. MetcbnikofF, i'i l'Institut Pasteur.) L'épidémie qui nous a servi pour objet d'éludé a été provo- quée artificiellement dans une série de cultures du Paraniœcium Aurélia faites dans le courant de cet hiver au laboratoire de recherches de l'Institut Pasteur. L'organisme infectant a été trouvé dans une infusion de foin, avec laquelle on a inoculé une goutte suspendue contenant trois individus de la Paramécie. Au bout de 24 heures, un de ces individus a contracté une maladie, dontlecaractère symptomaliqueconsiste en uneinfectiondu corps nucléaire par des microbes en forme de bâtonnets ou spirilles. La maladie en question a été observée pour la première fois par J. Mûller, en 1856' ; plus tard, la découverte de Millier fut confirmée par une série d'observateurs, dont les plus récents ont été Balbiani et Biitschli. Par leurs travaux il fut élabli que toute une série d'infusoires, tels que le Paramœcium, le ChUodon, le Pleuronema, le Prorodon, le Stentor, etc., sont sujets à l'infection du noyau et du nucléole par des org-anismes étrangers, apparte- nant aux champignons inférieurs, et dont tous les auteurs s'ac- cordent à faire une espèce des Bactériacées. Les faits principaux relatifs à ThisLoire de la maladie et à la morphologie du parasite même ont été apportés par Lieberkiihn, Balbiani, Kolliker et Biitschli. M. Balbiani^ a constaté le premier que les individus infectés se distinguent parmi tous les autres par une taille plus petite et plus grêle'', et qu'à cela près, ils ne présentent rien de 1. J. Muller. Quelques observations sur des infusoires. Monatsber. d. Berliner Alcad., 48oG. 2. Balbiani. Recherches expérimentales sur la mérotomie des infusoires ciliés. Recueil zoologique, Genève, -1888. o. 11 est évident que la petite taille des individus trouvés infectés pourrait être attribuée à la réceptivité plus grande des cellules jeunes, ou à une entrave du développement, aussi bien qu'à l'influence directe de la maladie; nous verrons plus tard que c'est cette dernière conclusion qui s'est trouvée juste. MALADIES INFECTIEUSES DES PARAMÉCIES. 149 particulier, ni dans leur organisation, ni dans leur manière d'être. Néanmoins, on ne les voit jamais entrer en conju- gaison, et M. Balbiani les tient pour des cellules complètement dépourvues de noyaux. La division d'une Paramécie malade a été observée par M. KfiUiker ', sur un individu dont le corpus- cule additionnel du noyau était déjà infecté par le parasite, et il est le premier à avoir constaté ce fait important que, pen^: dant ce processus, le corpuscule additionnel se comporte tout à fait comme celui d'un infusoire parfaitement normal. M. Bûtsclili, qui a étudié déplus près l'organisme parasite, a observé les changements de réfraction que celui-ci subit dans ses diirérenls états de développement, et a décrit la marche de ces changements on comparant divers individus à différents stades de transformation - . L'état de multiplication de l'organisme parasite a été observé par Balbiani et BiUschli, qui sont d'accord pour lui attribuer la multiplication par fissiparité ; mais tandis que, d'après M. Balbiani, le microbe serait capable de former de longs filaments d'articles réunis en forme de chaîne, M. Butschli n'a jamais observé cette particularité, et n'admet qu'une simple division en deux parties, quelquefois très inégales. Il reste à mentionner encore le fait rapporté par M. Butschli, que sur une planche restée inédite de Lieberkiihn, on trouve représentés des microbes, donnés comme retirés du noyau d'une Paramécie, de forme spirale ou vibrionienne, à extrémités pointues, observation que Lieberkiihn a été le seul à faire et que d'autres observateurs ont niée plus tard. Cette observation, comme nous le verrons plus loin, est parfaitement juste, à cela près que les microbes en question se trouvent dans le nucléole, et non pas dans le noyau de l'infusoire. I Pour produire une épidémie sur une échelle assez vaste, une colonie de Paramécies a été introduite dans l'infusion où l'agent contagieux avait été découvert, et au bout de quelques jours les infusoires s'y sont multipliés au point de se trouver par centaines dans chaque prise d'essai. Le sixième jour on a trouvé 1. A. KôUiker. Icônes histologica?, 1' p. Leipsick, 186i. 2. Butschli, Broim's Klassen und Ordnungen. Protozoa, 3e p. Leipsick, 1889, / 150 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. des individus infectés, et, à partir de ce moment, le nombre en allait toujours en augmentant, de sorte que bientôt on était à même de disséminer la contagion dans toute une série de cul- tures, en y introduisant une petite colonie d'individus de l'infu- sion infectée. Dès les premiers jours il s'est montré que, dans nos infusions, il y avait deux espèces de maladies, dont une atteignait le noyau, et une autre le petit corpuscule nucléaire qui, chez les infusoires, accompagne le grand noyau et que nous désigne- rons, d'après Maupas, sous le nom de micronucléus. De ces deux maladies, la première était, pendant tout le temps que l'épidémie durait, beaucoup plus fréquente que l'autre, et ce n'est que vers la fin des épidémies, lorsqu'elles ont commencé à s'affaiblir sensiblement, que les individus à nucléus infecté sont devenus relativement plus rares ; ils disparurent complètement quelques jours avant les autres. Les microbes envahisseurs, d'après leur forme extérieure et la marche de leur développement, doivent être rapportés à trois espèces différentes, dont une attaque le noyau et les deux autres le nucléole additionnel. Dans mes recherches morphologiques, j'ai eu l'insigne honneur d'être guidé de très près par mon maître, M. E. Metchnikoff, auquel je suis heureux de rendre ici l'hommage de ma profonde reconnaissance. Des deux espèces d'envahisseurs que nous avons distinguées dans les nucléoles infectés, une se présente sous forme de petits spirilles à 1 1/2, 2 et 2 1/2 spires, à extrémités graduellement effilées et à réfraction variable. C'est l'aspect caractéristique que prend le microbe au moment où sa multiplication a déjà cessé, et où il a subi lui- même une modification de structure qui correspond à son pas- sage à l'état de spores ou de formes de résistance. Le processus de cette transformation consiste en ceci que le spirille, aupara- vant uniformément pâle, commence à devenir plus réfringent à Tune de ses extrémités, et cette modification gagnant peu à peu tout le long de l'organisme, il finit par prendre un aspect brillant, nettement dégagé au milieu du liquide ou du protoplasme ambiant, et ne se colore plus par les moyens de coloration ordinaire (fîg. 12, 1-M). C'est sous cette forme que l'on trouve le microbe quand l'infection du nucléole est la plus prononcée. Celui-ci prend alors des dimensions dépassant de beaucoup MALADIES INFECTIEUSES DES PARAMECIES. 151 celles de sa taille ordinaire ; il est bourré de spirilles étroitement serrés les uns contre les autres, sans qu'on puisse distinguer entre eux le moindre interstice de substance nucléaire restée intacte. Les spirilles rapprochés par la réaction de la paroi distendue, se louchent par leurs extrémités et se disposent en forme de filaments onduleux et continus, d'une régularité par- faite. Tout le nucléole alTecte alors l'aspect d'un peloton opaque, d'un chatoiement à peine jaunâtre, à contours bombés et ondu- leux (fig. 1, 2 et 3, pi. III). Pour se faire une idée du développement de ce microbe, que nous proposons à' a])\^e\er Holospora uud idata , il faut avoir recours à des infusoires récemment infectés ; en les écrasant entre la lame et le couvre-objet, on obtient une série de stades de multiplica- tion et de croissance du microbe, d'après lesquels il est aisé de reconstituer son histoire entière. La figure 12, planche IV, pré- sente cette évolution d'une manière parfaitement continue. Dans son état de multiplication, le microbe affecte Taspect d'un petit corpuscule fusiforme, coupé en deuxpar unplan de division trans- versal, et à peine resserré des deux côtés de ce plan (fig-, 12, A). Au fur et à mesure de leur agrandissement, les deux moitiés du microbe divisé se détachent l'une de l'autre, s'amincissent et prennent une forme plus svelte et dégagée, comme nous le voyons sur les slades B, C et F de la figure 12, Bientôt les deux jeunes Holospores se séparent définitivement pour aller répéter chacune le même cycle de développement (fig. D, E). L'épuisement de la substance nucléaire mettant une limile à cette rapide multi- plication, l'ÏIolospore cesse de se diviser, se met à croître au delà de ses dimensions habituelles, et commence à se courber, d'abord en forme semi-lunaire (fig. G, H), et plus tard en forme spirille (fig. Ij. Celle-ci conserve encore pendant quelque temps l'aspect pâle et transparent qu'elle présentait dans les stades précédents du développement, et se colore fortement par les matières colorantes telles que le bleu de méthylène; mais déjà, dans la même préparation, on trouve des exemplaires qui ne se colorent plus qu'en partie, en affectant sur tout le reste de leur longueur un aspect brillant et uniforme. Quelque- fois il arrive aussi que la partie devenue brillante est encore entrecoupée de portions pâles et aptes à se colorer, de sorte que tout le spirille est divisé en trois ou quatre parties de réfraction d52 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. différente. Enfin, dans la foule des microbes, on trouve des exemplaires qui ne se colorent plus du tout et qui présentent des spores complètement mûries, comme nous les avons décrites plus haut (fig. 12, K, M). En passant en revue la série de formes que nous venons de décrire, on y voit de prime abord des particularités qui les dis- tinguent de toutes les espèces connues de Baclériacées. Tels sont les contours nettement fusiformes, à extrémités effilées, que nous voyons àl'état végétatif du microbe; puis la transformation en spirille par courbure graduelle de la cellule fusiforme en train de former des spores, et le changement sMCce^s//" de]réfrin- gence qui accompagne cette transformation en spores résistantes. Mais cette divergence nous apparaît de la manière la plus tranchée, dans un mode de reproduction dont nous n'avons entrevu que des traces chez VHolospora uudulata, et que nous avons observé d'une manière plus complète dans le courant du développement des deux autres espèces à décrire. La figure 12 N en présente la forme caractéristique. A une des extrémités de la cellule en état végétatif se forme un bourgeon qui, à en juger d'après ce que nous avons vu sur les autres espèces, s'accroît graduellement et finit par se transformer en une cellule parfai- tement semblable à celle qui lui a donné origine. La reproduc- tion par bourgeonnement, tout à fait étrangère aux véritables bactériacées, fait penser à un groupe d'organismes, encore très peu nombreux, et dont le développement particulier se rapproche étroitement de celui des champignons proprement dits. Nous entendons la petite famille de microbes dont M. Ciitschli a trouvé des représentants dans les Tylenches, et que M. Metchnikoff a décrits dans la maladie des Daphnies ' ; tous ces trois genres de parasites ont pour particularité commune la faculté de se multiplier à la manière des levures ordinaires. Mais si l'IIolospore tient par un bout aux levures, elle s'en distingue nettement par la pré- dominance de la reproduction par lissiparité, qui la rapproche des véritables espèces bactériennes. Nous croyons donc qu'il y a lieu de faire du petit groupe en question une division intermé- diaire, formant un passage entre les véritables levures et les Schizomycètes, et dont les divers représentants se trouveraient 1. E. Metchnikolf. Uebsr eine Sprossi,ilzkrankheU der Daphnien. Archiv. f, path. Anat. 1884. MALADIES liNFECTIEUSES DES PARAMECIES. 153 dans un voisinage plus étroit, tantôt avec un des groupes limitrophes, tantôt avec l'autre. En laissant pour le moment de côté le second microbe en- vahisseur du micronucléus, passons d'abord à celui qui infecte le noyau de la Paramécie et qui, à la forme extérieure près, se rap- proche le plus étroitement de THolospore ondulée (lig-. 7 à 9). En effet, nous lui retrouvons le même mode de reproduction par iîssiparité (fig. 7, A, F,); il s'en rapproche encore davantage par le mode particulier de formation de bourgeons à l'une des extré- mités de la cellule fusiforme (fig-. 7, I, K, H). Le caractère dis- tinctif de ce microbe se manifeste dans le mode de formation des spores, qui ne se courbent plus en spirille, ainsi que cela a lieu chez l'espèce onduleuse, mais restent parfaitement droites, et n'en subissent pas moins les mêmes modifications de réfrin- gence que nous avons signalées pour celle-là (fig. 8, A, B, G; fig-. 9, A, B, G). Une particularité assez importante à noter chez ces spores bacillaires est que leurs extrémités, à peine amincies en comparaison avec le reste du corps du bâtonnet, finissent par des surfaces mousses et arrondies, rappelant en cela les spores assez habituelles des moisissures ordinaires. Pour souligner cette particularité des spores, nous proposons de distinguer cette espèce d'Holospore sous le nom àHolospora obtusa. Les différentes formes de développement du troisième microbe de la Paramécie sont reproduites sur les figures 10 et 11, pi. IV. Ge microbe, de même que l'Holospore onduleuse, infecte le petit nucléus de la Paramécie, mais ne se trouve jamais associé à elle dans un même individu. Les particularités qui le distinguent des deux espèces précédemment décrites, résident dans son mode de reproduction par fissiparilé et dans la forme des spores. Le stade végétatif est présenté par une cellule fusiforme, d'une taille plus allongée et plus svelte que dans les deux autres Holospores ; elle se divise par un plan équatorial, mais les deux cellules filles restent tronquées et se séparent avant d'avoir recouvré les contours fusiformes de la cellule-mère, au contraire de ce qui a lieu chez les autres (fig. 10, A, B, G). Dans quelques-unes de ces cellules, le bleu de méthylène laisse distinguer une tache allon- gée, de forme elliptique et se colorant d'une manière moins in- tense que le reste ({\i^. 10, G.); cependant, l'absence d'une for- mation pareille dans les deux autres Holospores nous fait hésiter d54 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. à y reconnaître un véritable niicléus cellulaire, La reproduction par bourgeonnement de cette espèce, que nous proposons de nommer Holospora elegans, est la même que dans les deux autres, à celte particularité près que les bourgeons y apparaissent tou- jours à l'extrémité différenciée de la cellule tronquée, d'où ils poussent au point de lui donner la forme d'un fuseau allong-é (fig-. 40, F, G, H). La transformation en spores se fait par un agrandissement de la cellule végétative, qui change de réfraction par un processus analogue à celui que nous avons déjàdécrit,mais conserve parfaitement la forme de ses contours. Il reste à ajouter qu'autour de ces spores définitivement formées nous avons pu distinguer une auréole transparente très claire, mais assez bien limitée pour suggérer la pensée d'une enveloppe mince, adhérant aux extrémités de la cellule et détachée tout le long des contours latéraux (fig-. H). II En passant maintenant aux phénomènes observés dans la cellule même d'une Paramécie infectée, il faut rappeler tout d'abord que, dans toutes les épreuves auxquelles on les soumet, les organismes unicellulaires ou peu différenciés montrent une résistance de beaucoup supérieure à tout ce qu'on pourrait pré- voir d'après les phénomènes observés chez les êtres à tissus différenciés. Parmi ces organismes, on ne connaît pas de mort par la famine. Dans les vieux tissus végétaux, à mesure que les parois de cellulose s'épaississent et se solidifient, et que l'affluence de sucs nutritifs devient de plus en plus entra- vée, les organismes cellulaires, abrités derrière des cloisons épaisses, s'usent petit à petit par oxydation, se remplissent de vacuoles aqueuses, mais tant qu'il y reste la moindre trace de contenu protoplasmique, celui-ci conserve toute sa vitalité et est toujours prêt à reprendre un développement abondant, dans des conditions favorables à son existence. Les expériences directes qui ont été faites jusqu'ici sur ce sujet ne sont pas encore nombreuses, mais elles ont démontré ce fait d'une façon suffisante. M. lialbiani a tenu pendant une semaine un infusoire des plus voraces dans de l'eau pure, et au bout de ce temps il le trouvait encore vivant et mobile '. M. Klebs 1, L. c. MALxVDIES INFECTIEUSES DES PARAMECIES. 155 privait de lumière des organismes verts (des Euglènes) pendant un laps de temps, de 3 à 4 semaines, et le seul résultat était quelque perte de la coloration vive des chromatophores, sans que la cellule même ait ressenti aucun préjudice '. Dans nos recherches personnelles à Odessa, nous avons tenu le même organisme vert dans une obscurité complète pendant 38 jours, et, au bout de ce temps, nous l'avons trouvé encore mobile et parfaitement bien portante Ces résultats paraissent tellement frappants qu'ils ont fait penser à la possibilité pour la cellule verte de devenir capable, à défaut de lumière et d'assimilation inorg'anique, de s'approprier des matières org-aniques complexes. (Bûtschli.) Mais les mêmes expériences ont été répétées sur des organismes incolores placés dans des solutions de sels inorga- niques ou dans de l'eau simple, en l'absence complète de toute nourriture organique, et les résultats en ont été parfaitement les mêmes. Le processus d'usure et d'auto-consommation, tout à fait analogue à celui qu'on observe dans les tissus végétaux, va jusqu'au point de réduire un gros infusoire à une petite plaque ou à un filament court et sec, dans lequel il serait impos- sible de reconnaître l'organisme primitif si on ne savait pas son origine; néanmoins, jusqu'au dernier moment, il conserve toute l'énergie de son mouvement habituel, et toute sa faculté de se rétablir et de reprendre son développement normal, une fois qu'il a été transplanté dans des conditions convenables. La particularité caractéristique de ce processus est que le contenu intérieur du protoplasme s'use avec une rapidité plus g-rande que les parties ectoplasmiques, de sorte que la cellule affamée est tout de suite reconnaissable par la formation de plis et d'enfoncements de l'ectoplasme qui se produisent à sa surface. Dans nos expériences antérieures ^, cette diminution du corps proloplasmique a été observée sur des individus isolés de Para- mécies pendant H, 12, 23, 24, 26, 28 et 31 jours de jeûne non interrompu, et, pendant tout ce temps, les infusoires ont con- 1. G. Klehs. Sur l'organisation de quelques groupes de flagellâtes, et leurs rela- tions avec les algues et infusoires. Untersucli. a. d. botan. Instit. zu Tubingen, 1883. 2. Recherches biologiques sur Y Astasia ocelluta et lEuglena viridis. Aim. des se. nat. Zoologie, 1883-1886. 3. Le principe de l'hérédité et les lois de la mécanique dans leurs applications k la .morphologie des cellules solitaires. Archives de Zool. expérim. et générale, 1888. J56 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. serve leur mobilité et restaient aptes à se rétablir complèLement, comme l'ont prouvé des expériences directes. Ceci donné, on est tout de suite à même de prévoir que toutes les fois que dans les maladies infectieuses on aura affaire à un organisme envahisseur qui ne tue pas par les produits seuls de ses sécrétions, la cellule infectée en supportera l'invasion aussi longtemps que le parasite n'aura pas consommé tout son con- tenu protoplasmique, jusqu'aux dernières traces de la matière vivante; tant qu'il en restera encore la moindre quantité, la cel- lule hôte sera toujours capable de se rétablir promptement, une fois débarrassée, d'une manière quelconque, du parasite envahis- seur. C'est cette notion qui nous a guidé dans nos tentatives pour conserver les infusoires infectés. Disons tout de suite que nous y avons réussi même pour les plus forts degrés d'infection, là 011, en apparence, il ne restait plus dans l'infusoire aucune trace de substance nucléaire. Dans la marche naturelle de la maladie, l'infusoire infecté, dans les premiers moments de l'infection, ne montre aucun signe extérieur d'une anomalie quelconque, ni dans la structure du protoplasme, ni dans ses fonctions. Mais le développement du microbe dans son milieu naturel marche vile, et le lendemain on trouve déjà au microscope tout le contenu de l'organe infecté remplacé par des cellules du parasite. On pourrait croire que, une fois arrivé à ce point, le développement du parasite va s'ar- rêter; s'il en était ainsi, il est probable que la vie individuelle de -la cellule hôte n'en serait atteinte d'aucune façon. Or il est curieux de voir que le développement du microbe continue bien au delà de ces limites (v. fig-. 1, 2. 3), bien qu'avec une rapidité relativement ralentie, et c'est alors seulement que la cellule hôte commence à en ressentir l'inconvénienL Les ressources à l'aide desquelles se fait ce développement ne sont pas faciles à saisir. Il est évident que chacune des espèces d'envahisseurs précédemment décrites demande pour son existence des conditions spéciales, qu'elle trouve précisé- ment dans l'organe qu'elle envahit; d'un autre côté, on observe directement que ce n'est pas seulement un abri qu'elle y cherche, mais bien une nourriture aux dépens de laquelle elle se déve- loppe, et qu'elle incorpore dans ses générations successives. Il MALADIES INFECTIEUSES DES PARAMECIES. 157 est donc nécessaire que le développement du parasite active beaucoup l'affluence, dans l'organe infecté, des substances plas- tiques; ou bien que, l'affluence restant la même dans les con- ditions ordinaires et pendant l'infection, les substances assi- milées soient dépensées par cet organe, à l'état normal, au fur et à mesure de leur reconstitution, tandis que dans ces conditions anormales elles sont emmagasinées d'une manière fixe dans le corps du ])arasite. Quoi qu'il en soit, nous voyons qu'à mesure que la quantité de microbes augmente et remplit une plus grande partie du volume de l'infusoire, le développement total de celui-ci s'arrête, et qu'«7 s'il manifeste les mêmes phénomènes (V épuisement que nous observons quand la nutrition est insuffisante. Ses dimen- sions totales commencent à diminuer ; le contenu disparait évidemment plus vide que les couches périphériques; il se produit sur la surface des enfoncements et des plis, parfaitement carac- téristiques pour des cellules en famine. Dans les conditions ordinaires de la vie dans les infusions, le processus finit parce que l'enveloppe nucléaire, étroitement bourrée de microbes, et distendue jusqu'à occuper les 4/o et plus du volume total de l'infusoire, éclate; les microbes remplissent toute la cavité de la cellule et celle-ci périt au bout de quelques instants. La couche extérieure de l'infusoire mort ne tarde pas à être déchirée par diverses espèces d'organismes microscopiques (flagellés, infu- soires, monades, rotifères) et les microbes s'éparpillent peu à peu de tous côtés dans le liquide ambiant. Avant de continuer l'exposé des faits observés, ajoutons ici quelques détails relatifs à la manière dont se comporte la masse des microbes dans l'intérieur du corps de l'infusoire. La règle générale est que les microbes ne sortent pas au delà des parois de l'organe infecté, lors même que celui-ci est le plus fortement atteint. Néanmoins, il arrive souvent que. par une cause méca- nique accidentelle, ou bien produite au gré de l'observateur, la paroi de l'organe éclate, et la masse de microbes est écrasée au milieu du protoplasme; ou bien une partie s'en détache complè- tement et forme un petit amas indépendant du principal. Si la quantité de microbes ne va pas encore jusqu'à remphr la plus grande partie de la cavité de la cellule, celle-ci supporte parfai- tement bien cette opération, et alors on voit, au bout de quelque 158 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. temps, les amas de microbes se concentrer de nouveau et former de petits tas de bâtonnets étroitement serrés les uns contre les autres (v. fig. 17). Il n'y a qu'une quantité relativement petite de microbes qui parviennent à s'éparpiller et à se détacher isolément des amas principaux, et alors ils sont bientôt emportés par les courants rotatoires qui se produisent continuellement dans le protoplasme intérieur de l'infusoire, et sont traités comme tous les autres ingesta qui tombent dans la masse entoplasmique dé la cellule. Un phénomène analogue est observé lorsqu'on écrase tout à fait un infusoire dont le nucléus ou le nucléole paraissent être complètement remplacés par la masse de parasites; ceux-ci, ex- primés dans le liquide ambiant, se tiennent pendant longtemps en forme d'amas de bâtonnets ou de spirilles, collés évidemment les uns aux autresparquelquestracesde substance intermédiaire. Cette substance ne peut pas être distinguée au microscope, ni dans son état naturel, ni au moyen des réactifs colorants, mais elle n'en existe pas moins réellement, comme cela résulte des observations que nous venons d'exposer. Cette substance n'est certainement autre chose qu'un reste de la matière nucléaire, non assimilable par les microbes, qui se conserve en couches excessivement minces ou en réseau invisible par sa linesse, et maintient agrégée la masse de microbes pendant un temps plus ou moins long. C'est seulement par cette circonstance que l'on peut s'expliquer le résultat de nos essais pour sauver de la mort les cellules -infectées. La manière dont nous nous y sommes pris était de fortifier l'infusoire par une nourriture abondante, et en le plaçant dans les meilleures conditions possibles d'existence. Dans ces tentatives, nous avons reconnu dès le début que l'in- fusoire infecté était hors d'état d'ingérer des nourritures or- dinaires, solides, et cela par une cause purement mécanique et très facile à constater. On sait que le corps de la Paramécie est constitué par un sac périphérique, dilférencié, et rempli d'une masse plus liquide d'entoplasme, dans laquelle s'opè- rent tous les processus digestifs et plastiques de la cellule. L'intérieur de l'infusoire communique avec le milieu ambiant par une ouverture buccale, située un peu au-dessous du milieu de sa longueur, et conduisant dans un petit tube recourbé MALADIES INFECTIEUSES DES PARAMECIES. 159 par lequel la iiourrilurc pénètre dans la cavité cellulaire. Ce tube conducteur est tenu béant par une membrane mince, assu- jettie tout le long- (l'une de ses parois intérieures, et qui se trouve dans un état de vibration incessante, à la manière des plaques branchiales do quelques animaux aquatiques (v. fig. 1, o). La vibration de cette membrane sort en même temps pour attirer dans le conduit pharyngien un courant de liquide extérieur avec la nourriture solide qui s'y trouve suspendue. Or, dans les cas de forte infection du nucléole et surtout du nucléus, la masse compacte des microbes dont est bourré l'organe infecté vient serrer le conduit pharyngien contrôla paroi ectoplasmique de la cellule, l'aplatit et entrave le mouvement de la membrane vibra- lile dans son intérieur. Pendant quelque temps, on observe encore une résistance de la part de la membrane vibratile, qui continue à travailler et produit une espèce d'entaille dans la masse totale des microbes, de sorte que celle-ci paraît alors consister en deux gros amas, situés au-dessus et au-dessous du niveau du pharynx et réunis entre eux par un petit pont étroit (v. la figure donnée par M. Balbiani dans ses Recherches sur les phénomènes sexuels des infusolres). Mais au fur et à mesure que la masse des microbes devient plus compacte, elle finit par boucher le conduit pharyng-ien au point de rendre l'introduction de par- celles solides complètement impossible ou excessivement gênée. Le meilleur moyen que nous ayons trouvé pour nourrir les Paramécies dans cet état d'infection, était de les placer dans une goutte d'une infusion filtrée de foin ou de feuilles sèches, en y ajoutant un petit morceau de gélatine solide. Dès le lendemain, les bords de la gélatine commencent à se ramollir et à se gonfler dans le liquide ambiant, et l'infusoire, qui se tient tout le temps près de la masse gonflée, commence à ingérer la substance nutritive qui se trouve lui être parfaitement accessible malgré l'applatissement de son tube pharyngial. Dans ces conditions, l'infusoire épuisé commence à se rétablir rapidement, et, au bout d'une ou de deux journées de séjour dans un tel milieu, on a l'occasion d'observer le curieux phénomène de la multiplication d'une cellule en apparence complètement dé- pourvue de substance nucléaire (v. fig. 4, 5 et 6) '. ■1. Ces phénomènes, aussi bien que la signification des particularités que l'on 160 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Bientôt nous avons reconnu que le processus de la division constitue un moyen des plus efficaces, par lequel la cellule infectée parvient à se débarrasser de son parasite. Le détail le plus importanl à observer dans ce pliniotuène^ est le prompt réta- blissement de la substance nucléaire, auquel la division de la cel- lule donne fimpulsion. Dans les cas de forte infection, la division se fait toujours de manière que la masse de microbes est répartie entre les deux cellules-filles; mais tandis que dans les cas de l'infection du nucléole, cette répartition se fait d'une manière parfaitement égale (fig-. 16), à l'instar de la division de la sub- stance nucléaire normale, comme cela a été relevé parKoUiker, la répartition des microbes du nucléus se fait ordinairement d'une manière très inégale, et déjà la première division donne ime cel- lule contenant une quantité relativement faible de parasites. Mais qu'elle en contienne peu ou beaucoup, la cellule-fille emporte toujours en héritage les germes de la maladie, et son sort ulté- rieur dépend désormais de deux catégories de circonstances, de l'état dans lequel elle a reçu le microbe parasite, et des conditions dans lesquelles elle va se trouver elle-même. Si le parasite est passé à l'état de spores dans le corps de la cellule-mère, il ne se multiplie plus dans la cellule-fille, et celle-ci peut être immédia- tement transportée dans ses conditions de vie ordinaire, la petite quantité de microbes qu'elle contient n'empêchant nullement le fonctionnement de ses organes nutritifs. Si, au contraire, le microbe est passé à l'état végétatif dans la cellule-fille, il s'y met à aug-menter promptement aux dépens de la substance nucléaire nouvellement restituée, et le sort de la cellule dépend de la vitesse avec laquelle elle parvient à se diviser de nouveau. La réitération rapide du processus de division finit dans tous les cas par débarrasser complètement l'un des descendants de son para- site, ce qui dépend de ce que, à chaque division, une partie des microbes s'échappe de la substance nucléaire, tombe dans les courants de la masse entoplasmique (v. fig-. 6, s.) et est éliminée par l'ouverture anale comme toute substance non digestible. Dans nos expériences, même avec des cellules au plus haut deg-ré d'infection, nous avons pu obtenir après la quatrième observe pendant la division de l'infusoire dans ces conditions, seront commentés dans un mémoire spécial sur la multiplication des infusoires. MALADIES L\FECT1EUSES DES PARAMECIES. îGi division, une génération d'individus complètement guéris de la maladie héréditaire. L'épidémie dans les infusions dure tant que le microbe con- serve son état végétatif; au fur et à mesure qu'il passe à l'état de formes de résistance, il perd le pouvoir de reprendre son développement dans la même infusion, même lorsqu'on l'intro- duit dans le corps de l'infusoire-hôte. Les conditions qui président à la formation des spores sont restées indéterminées; mais, quoi qu'il en soit, il paraît qu'il faut un certain temps de repos, peut- être une hibernation ou quelque autre condition semblable, pour que le microbe, une fois passé à la forme de résistance, redevienne apte à recommencer sa vie végétative. Les tentatives que nous avons faites pour infecter des indi- vidus isolés de Paramécies exigent des artihces spéciaux qu'il est utile d'indiquer ici. Nous avons essayé tout d'abord de cultiver les microbes en question dans des milieux artificiels: mais les cultures faites dans de la gélatine et dans des bouillons albu- mineux ayant échoué, nous avons cru devoir y renoncer, étant donné que des tentatives pareilles faites avec les microbes de la maladie des Daphnies, par M. MetchnikotT, avaient donné des résultats également négatifs. Nous n'avions donc à notre disposition que les quantités minimes de contagium que Ton pouvait se procurer en écrasant sous le microscope une certaine quantité d'infusoires envahis. Les tentatives pour infecter des Paramécies en les cultivant dans des gouttes suspendues addi- tionnées d'une certaine dose de ce contagium ont échoué aussi, la goutte suspendue étant encore trop grande pour que les mi- crobes aient grande chance de rencontrer l'infusoire. Pour mettre plus sûrement l'infusoire en contact avec le faible nombre de microbes dont on pouvait disposer, nous avons imaginé de l'introduire dans des tubes capillaires d'un diamètre surpassant à peine la largeur de son corps. Dans ce tube on aspirait la petite goutte contenant les microbes d'une Paramécie écrasée, puis on y introduisait l'infusoire à infecter, et l'on fermait à la lampe l'extrémité la plus large du tube. Cette der- nière précaution est nécessaire parce que sans cela la colonne du liquide est toujours attirée par capillarité vers l'extrémité étroite du tube et, en séchant, y dépose une quantité de sels qui ne tardent pas à tuer l'infusoire. Dans des tubes ainsi préparés, 11 d62 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUIl. l'infusoire peut survivre pendant quinze jours et plus, comme cela a eu lieu dans nos expériences. De cette manière nous avons pu introduire dans le corps d'une certaine quantité de Paramécies les spores des microbes à étudier, et bien qu'on les y trouvât parfois par dizaines (v. fig. 13, 44, 15), elles n'y poussaient jamais et étaient rejetées par l'infusoire comme une nourriture indigeste. Il est à ajouter que pendant le séjour des spores dans les vacuoles nutritives de l'infusoire, nous n'avons jamais pu y reconnaître le moindre changement de structure, et les cellules englobées étaient rejetées dans un état tout à fait normal et intact, comme le montre la figure 15, où on voit une vacuole digestive contenant cinq spores ingérées, et la figure 14 qui donne, à un plus fort grossissement, l'aspect d'une spore exprimée de cette même vacuole. EXPLICATION DES FIGURES. PI. III. — Fig. \. — Une Paramécie à micronucléus infecté; — m, micro- nucléus dont la substance est remplacée par la masse des microbes multipliés beaucoup au delà des dimensions ordinaires de l'organe; — n, noyau; — f c, vacuoles pulsatiles; — o, ouverture buccale avec le tube pharyngien et la membrane vibratile dans l'intérieur. Fig. 2. — Une Paramécie à nucléole infecté, comprimée entre la lame et le couvre-objet. Fig. 3. — Extrémité antérieure d'une Paramécie fortement grossie; — m, la masse des microbes {Hoiospora undulata) développés dans l'intérieur du nucléole. Fig. i, S et G. — Trois stades successifs de la division d'une Paramécie à noyau infecté; — s, microbes échappés du noyau et dispersés dans le cytoplasme. (La figure C présente une des paramécies-filles retournée de 180" autour de l'axe longitudinal par rapport à l'autre.) Fig. 7, 8, 9. — DifTérents stades de développement de VHolospora obiusa. PI. IV. — Fig. 10 et 11. — Stades de développement de VHolospora elegans. Fig. 12. — Stades de développement de VHolospora undulata. Fig. 13. — Une Paramécie avec plusieurs exemplaires de VHolospora obtusa dans les vacuoles digestives (//-g). Fig. 15. — La vacuole f de la fig. 13 à un plus fort grossissement. Fig. 14. — Une Holospore parfaitement intacte exprimée de la vacuole f de la fig. 13. Fig. 16. — Une Paramécie à micronucléus infecté par l'Holospore ondu- lée, en état de division; — «, noyau. Fig. 17. — Une Paramécie à noyau infecté et divisé en trois parties. Préparation traitée par du picrocarmin. Anna] es de ] 'Institut Pasteur 1. PL.ni v.c- .% A. B. C. D. 8 30 "H --(1 3- y V y n ft ^' 'i m v.c. 4' J: Si Jl A-H C. t? f i? 4. /^ «XMI V.C. n— ^ ^ À,-- v.c. v.c- v.c :| v.c- r y^ii^ii ■■N<^ E-Metchnikoff del Imp.Lemercier &C"Paris Karmanskilith. /^.p.nales <3e l'Institut Pasteur PL. IV 10. ? ? i] 9 g- l' 1 1 D. H. E 9 ' i ; f ; 13. 14. v.c . d c. rif 1- ' -** f- 4 ' s ^1^ • 'V 15. / ///-À V: 17. m.- 16. -v.c. - n. -v.c. v.c. 11. \ i i ^ E Metchmkoff del. Irap Lemercier & C"; Paris Karmanski lith. A QUEL MOMENT LE VIRUS RAEIQUE APPARAIT-IL DANS LA BAVE DES ANIMAUX ENRAGÉS ? Par mm. ROUX et NOCARD. Une personne est mordue par un animal qui ne présente aucun signe de rage au moment de la morsure, mais qui devient enragé dans les trois ou quatre jours qui suivent; cette personne court-elle un danger? doit-elle recourir au traitement préventif? Pour le public, la réponse n'est pas douteuse : il n'y a aucun danger; une opinion aussi fâcheuse que répandue prétend, en effet, que la morsure d'un animal enrag^é n'est redoutable que pendant les accès de rage. La Science, qui manque de données précises sur le sujet, se prononce moins facilement, et dans ces cas, les médecins consultés sont fort embarrassés pour donner un avis motivé. Ils doivent d'abord se défier de l'assertion des personnes qui déclarent qu'un chien était tout à fait bien portant au moment de la morsure, si celui-ci a été reconnu enragé quelques jours après. Chez le chien, pas plus que chez l'homme, la rage n'éclate pas soudainement, les symptômes du début de la maladie échappentfacilement aux yeux peu exercés, qui ne recon- naissent le mal que lorsqu'il est très avancé. Le fait qu'un chien a mordu des personnes avec lesquelles il est habitué à vivre, ou qu'il s'est jeté, sans provocation, sur des inconnus, donne déjà à penser qu'il était en état de rage quand il a fait la blessure. Il arrive cependant que des observateurs compétents et soigneux ont pu surveiller l'animal mordeur. et qu'ils assurent qu'au moment de l'accident et dans les jours qui ont immédiatement suivi, il a été impossible de surpendre aucun changement dans ses allures. Le plus souvent, la personne blessée n'a pas été 164 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. mordue, elle a été léchée sur une plaie vive, ou elle s'est écorchée la main aux dents du chien en jouant avec lui, alors qu'il paraissait gai et plein de santé. Des cas semblables ont été observés plusieurs fois à l'Institut Pasteur. Il est évident que si la bave du chien ne contenait pas le virus rabique au moment où celle-ci a été mise en contact avec la plaie, il n'y a aucun danger à redouter. La question à résoudre est donc la suivante : à quel moment le virus rabique apparaît-il dans la bave des ani- maux enragés? I Une semblable question ne peut être résolue que par l'expé- rimentation ; l'expérience la plus simple qui se présente immédiatement à l'esprit, consiste à inoculer un chien avec du virus rabique, à recueillir sa bave chaque jour jusqu'à l'appari- tion des premiers symptômes, et à l'injecter sous la peau d'ani- maux qui sont gardés en observation. Une expérience ainsi conduite ne donne pas sûrement un résultat, parce qu'un chien inoculé dans le tissu sous-cutané peut fort bien ne pas devenir enragé, et alors toutes les inoculations pratiquées avec sa salive sont inutiles. De plus, elle exige l'emploi de beaucoup d'ani- maux qu'il faut maintenir en surveillance pendant un temps très long. Car, pour déceler le virus rabique dans la bave, riche en microbes divers, on ne peut pas avoir recours à l'inoculation intra-oculaire ou inlra-cranienne ; il faut faire l'inoculation sous- cutanée qui est souvent infidèle. Pour nous mettre, autant que possible, à l'abri de quelques- unes de ces incertitudes et réduire le nombre des animaux d'expé- rience, nous avons donné la rage aux chiens, dans la salive desquels nous voulions rechercher le virus, en leur injectant dans la chambre antérieure de l'œil un peu de l'émulsion du bulbe d'un animal enragé. Avec ce mode d'inoculation, nous étions assurés que les chiens prendraient sûrement la rage, et cela dans un délai d'une vingtaine de jours au plus. Les animaux étaient l'objet d'une surveillance incessante afin de surprendre chez eux les premiers indices de la maladie. Leur température était prise chaque jour. On sait, depuis les obser- vations de MM. Hogyès, Babès et Ferrée que quelques jours VIRULENCE DE LA SALIVÉ RABIQUE. 165 avant l'apparilioii des symptômes rabiques la température s'élève; c'est la première manifestation de la maladie, car au moment où on constate l'élévation thermométrique, l'animal ne présente aucun changement dans ses allures, même pour un œil exercé. Aussitôt que l'on notait l'augmentation de la tempé- rature, on recueillait la bave et on l'injectait à des cobayes ou à des la])ins. Cette façon de procéder épargne beaucoup d'ani- maux et rend les expériences moins longues et moins pénibles. i"'" EXPÉRIENCE. — Le 2juin 1889, un joune chien est inoculé dans la chambre antérieure de l'œil avec l'éinulsion du bulbe d'un chien mort de rage furieuse (rage des rues) le matin même. — Jusqu'au 12 juin la température de l'animal oscille entre 38» et 38»,8. Le 13 juin au matin, elle est de 39°,3. On racle alors la surface de la muqueuse buccale, on délaye la bave dans un peu d'eau pure, et on injecte le liquide ainsi obtenu dans les muscles du cou d'un lapin et d'un cobaye, que nous désignons parla lettre A. A ce moment le chien ne présente aucun signe de rage, il est vif et mange bien. — Le 14 juin, la tem- pérature est de 39°, 4 : on ne remarque rien d'anormal dans l'état de l'ani- mal. Avec un pinceau promené dans la bouche, on prend de la bave qui est délayée dans de l'eau et injectée dans les muscles du cou d'un lapin et d'un cobaye (B). Le 15 juin au matin, le chien paraît inquiet, agité. Le soir, il est aggressif. Le 16, la rage est confirmée et la mort survient dans la nuit du 17 au 18 juin. Le 28 juin, le cobaye A est agité, il mordille les barreaux delà cage elle lapin A qui est avec lui. Il se jette sur la main qui veut le saisir: il meurt de rage le 29 juin, dans la soirée. Le 29 juin, le cobaye B est agité. Il n'est pas aggressif, mais bientôt le train de derrière se paralyse. Il meurt le 30 juin au soir, complètement paralysé. Le !'='■ juillet, le lapin B a de la parésie du train postérieur. Le 2, la para- plégie est très marquée. Le 3, la paralysie s'est étendue aux pattes antérieures, et la mort survient dans la matinée du 4 juillet. — Le lapin A est resté bien portant. Quarante-huit heures avant l'appariîion des premiers sym- ptômes rabiques, la salive du chien était donc virulente. 2* EXPÉRIENCE. — Le I""" juillet 1889, un chien de trois semaines est inoculé dans la chambre antérieure de l'oeil avec l'émulsion préparée avec le bulbe du cobaye B de l'expérience précédente. Jusqu'au 12 juillet la température oscille entre 38°, 7 et 39«,2. Le 13 juillet, la température est de 39», 6. A l'aide d'un pinceau on recueille de la bave qui est diluée dans de l'eau stérilisée et injectée dans les muscles du cou d'un gros cobaye A. Le chien, observé à maintes reprises dans la journée, est gai et vif ; il mange comme à l'ordinaire. — Le 14 juillet, Temp. 166 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. 39,"5; avec la bave on inocule un cobaye B. Le chien ne présente aucun signe de rage, il paraît en bonne santé'. — Le 15 juillet, Temp. 39°. On recueille de la bave qui est inoculée à un cobaye G. On ne constate aucun changement dans les allures du chien. Le 16 juillet, le chien marche à trois pattes ; il tient relevé le membre antérieur gauche ; lorsqu'on palpe la patte gauche il crie et essaye de mordre. Il mange cependant comme à l'habitude. — Le 17 juillet, l'élat s'est aggravé, l'appétit est diminué. — Le 18 juillet, la mâchoire inférieure est pendante, la rage mue est bien caractérisée. Le 19 juillet, la paralysie se généralise ; la mort survient le 20 juillet. Le 8 août, le cobaye G est paralysé ; il meurt de rage le 9 août. Le 21 août, le cobaye B est agité; il mordille la paille de sa litière et les barreaux de sa cage. Le 22, il est paralysé et meurt dans la soirée. Le 4 septembre, le cobaye A est trouvé étendu sur sa litière ; il meurt dans la nuit. Pour savoir si ce cobaye a succombé à la rage, on inocule avec son bulbe un chien neuf, dans la chambre antérieure de l'œil. Ce chien est pris de rage furieuse le 22 septembre; il a la voix rabique et meurt le 26 septembre. Trois jours avant l'apparition des premiers symptômes rabiques, la salive du chien était donc virulente. Dans cette expérience, le cobaye qui a été pris de rage le premier est le cobaye G, qui avait été inoculé le dernier avec la salive recueillie le do juillet, jour qui a immédiatement précédé l'apparition des premiers sig^nes de la rage chez le chien. Chez ce cobaye, la durée de l'incubation a été de 27 jours; pour le cobaye B, inoculé avec la bave du 14 juillet, elle a été de 40 jours. Le cobaye A, inoculé le premier de tous le 13 juillet, est de.venu enragé après 54 jours. Ces dilTérences considérables dans les durées de l'incubation sont dues très probablement à ce que les cobayes ont reçu des quantités différentes de matière virulente. Le virus, peu abondant dans la bave le 13 juillet, s'y trouvait en beaucoup plus grande quantité deux jours après. La bave s'est montrée virulente trois jours avant l'apparition de tout symptôme rabique; elle l'était peut-être dans les jours précédents. Lorsqu'on constate l'élévation de température, le virus peut se trouver déjà dans la bouche ; l'élévation thermo- métrique ne serait donc pas toujours le premier signe de larage, la virulence de la salive pourrait la précéder. 3° EXPÉRIENCE. — Avec le bulbe du chien qui a succombé à la rage le 26 septembre (voir l'expérience n" 2) on inocule, dans la chambre antérieure de l'œil, un chien de six semaines. VIRULENCE DE LA SALIVE RABIQUE. 167 Jusqu'au 8 octobre, la température reste normale, entre 38°,6 et 39°, 3. Ce jour-là elle est de 39°,8. Depuis le o octobre, on recueille chaque jour de la bave du chien, et on l'injecte dans les muscles du cou d'un cobaye vigoureux. OnadoncinocuTé six cobayes lorsque le 11 octobre, au malin, on remarque que le chien est inquiet, il s'agite dans sa cage, a les yeux brillants; il est encore caressant et obéis- sant. Le soir sa voix est changée. — Le 12 octobre, il est furieux ; il meurt le 13. Des six cobayes inoculés avec sa salive, un seul est devenu enragé. C'est celui qui a été inoculé avec la salive du 10 octobre, recueillie 24 heures avant l'apparition des premiers signes de rage chez le chien. Ce cobaye a été pris de paralysie le 27 octobre et est mort le 28. Une parcelle de son bulbe a été introduite dans la chambre antérieure de l'œil d'un chien âgé de 6 ans, qui a succombé à la rage mue après 12 jours. Yingt-quatre heures avant rapparition des premiers symp- tômes rabiques, la salive du chien était donc virulente. Il est probable que c'est en se propageant le long- des nerfs que le virus rabique va dans la salive; on conçoit donc qu'il apparaîtra plus ou moins rapidement dans la bouche suivant qu'il aura parcouru un trajet plus ou moins direct. Dans cer- tains cas il y parviendra très vite, dans d'autres, au contraire, il n'y arrivera que tardivement : on peut même concevoir des cas de rage ovi la bave ne serait pas virulente, parce que la mort de l'animal rabique serait survenue avant que le virus ait atteint les glandes salivaires et buccales. II Dans les trois expériences que nous venons de rapporter, les chiens qui ont fourni la salive étaient inoculés dans Tœil ; on peut se demander si ce mode d'inoculation n'a pas une influence sur le passage du virus dans la bouche, et si les choses se passent de la même manière chez les animaux qui prennent la rage après une inoculation sous-cutanée ou une morsure de chien enragé. La virulence de la salive pourrait, en effet, être plus ou moins précoce suivant le siège de l'inoculation. A cause de l'ana- logie qui existe entre l'inoculation intra-oculaire et les morsures aux paupières et aux lèvres, nous pensons que les résultats des expériences qui précèdent peuvent être étendus aux blessures de 168 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. la face. Mais pour répondre aux objections et nous rapprocher des conditions ordinaires, nous avons aussi examiné la virulence de la bave après une inoculation sous la peau. 4* EXPÉRIENCE. — Le 26 septembre 1889, avec rémulsion qui a servi dans l'expérience 3, on inocule 3 cliiens de six semaines (A. B. C ), eu leur injec- tant un demi-centimètre cube dans les muscles du cou. A partir du 5 octobre, on inocule chaque jour un cobaye vigoureux avec la salive de chacun des chiens. Chien A. Le 21 octobre au matin, ce chien paraît bien portant, il joue et mange comme à l'ordinaire, et on lui prend de la salive, sans difficulté. Dans l'après-midi il change un peu d'allures. Le 22, il est atteint de rage furieuse ; il meurt le 21. Sur les 17 cobayes inoculés avec la bave de ce chien, deux seulement sont devenus enrages : ce sont ceux qui ont reçu la salive jecueillie le 20 et le 21 octobre, 30 heures avant l'apparition des premiers symptômes de rage chez le chien. Le chien B n'est devenu enragé furieux que le 11 février 1890. Dès la fin d'octobre on avait cessé d'inoculer la salive. Aucun des cobayes inoculés n'a pris la rage. Chien C Le 14 octobre, ce chien semble marcher difficilement; il est faible des pattes de derrière. Le 13, il a une paralysie complète. Il meurt dans la nuit du 15 au 16. Des neuf cobayes inoculés avec la salive de ce chien, un seul est devenu enragé, c'est celui qui a reçu la bave recueillie le 18 octobre, 24 heures avant les premiers signes de rage. Ce cobaye a présenté de la paralysie et est mort le 3 novembre. Trente heures avant l'apparition des premiers symptômes rabiques, la salive du chien était donc virulente. On voit, par le récit de ce dernier essai, combien l'expérimen- tation est plus compliquée dans le cas où la rage a été inoculée sous la peau, à cause de la durée incertaine de l'incubation. Autant que l'on peut conclure d'une expérience portant sur trois chiens seulement, il semble que la virulence de la salive est plus tardive quand l'inoculation est faite sous la peau du cou que quand elle est pratiquée dans l'œil. On remarquera que les chiens que nous avons inoculés de la rage et qui nous ont fourni la salive étaient déjeunes animaux; ils étaient nés au chenil d'Alfort, et nous avions la certitude qu'ils n'avaient pas subi de morsure antérieure qui aurait pu contrarier 1. Sur trois chiens, inoculés avec le même virus, dans la même région, deux ont en la rage furieuse, et un la rage paralytique, et chez ce dernier, bien que l'inoculation ait été faite au cou, la maladie a commencé par une paralysie du train postérieur. VIRULENCE DE LA SALIVE lîABIQUE. 169 nos expériences. De plus nous connaissions leurs allures et le le moindre changement dans leur altitude devenait sensible pour nous. Nous ne pouvions donc manquer de saisir chez eux Tapparition des premiers signes de la rage. III Depuis les travaux bien connus du laboratoire de M. Pasteur, on sait que les lapins qui sont inoculés dans la cavité arachnoï- dienne avec le virus rabique fixe ' deviennent enragés en six jours et meurent paralysés le dixième ou le onzième jour après l'inoculation. Dans ces conditions, la durée de l'incubation est si régulière, que l'on peut annoncer l'heure à laquelle se montreront les premiers- signes de paralysie. A la suite de ces injections à la surface du cerveau, bien que l'incubation soit très raccourcie, la salive est virulente quand lamaladie est confirmée, absolumen t comme dans les cas oùlarag-e est donnée par inoculation sous- cutanée ou par morsure. Mais, à quel moment le virus apparaît- il dans la salive ? Combien met-il de temps pour aller du cerveau à la bouche? C'està cette question que répondent les expériences suivantes : 5« EXPÉRTE.\CE. — Le 9 novembre 1889, on recueille avec un pinceau la salive d'un lapin inoculé quatre jours auparavant sousla dure-mère, avec du virus fixe de 235" passage. Cette salive, délayée dans de l'eau stérilisée, est injectée dans les muscles du cou d'un cobaye qui ne devint pas enragé.. Le 14 novembre, la salive d'un lapin inoculé cinq jours auparavant à la surface du cerveau est injectée dans les muscles du cou d'un cobaye qui reste bien portant. Le 18 novembre, la salive d'un lapin inoculé sous la dure-mère six jours auparavant, est injectée dans les muscles du cou d'un cobaye ;le lapin pré^ sente dans la journée les premiers symptômes de la rage. Le cobaye meurt 16 jours après l'inoculation. On n'a pas vérifié s'il avait succombé à la rage. Le 23 novembre, on injecte dans les muscles du cou d'un cobaye la salive d'un lapin qui a subi l'inoculation sous la dure-mère sept jours auparavant. Ce lapin est paralysé du train de derrière. Le cobaye devient enragé le 10 décembre. 1, Le virus fixe est le virus qui a passé par un grand nombre de lapins et qui, inoculé à la surface du cerveau, donne la rage à ces animaux eu six jours réguliè- rement. 170 AINNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. 6^EXPÉRiExr.E. — Le 21 novembre, on trépane un lapin et on lui injecte, sous la dure-mère, du virus rabique fixe de 237® passage. A partir du 25 novembre on recueille chaque jour, avec un pinceau, un peu de sa salive et on l'introduit dans les muscles du cou d'un cobaye. Les cobayes qui ont reçu la salive prise le 4* et le 5' jour après la trépa- lion restent bien portants. Le cobaye qui a été inoculé avec la salive recueillie le 6^ jour, (jour de l'apparition des syniplùnies rabiques chez le lapin) prend la rage après 14 jours. Celui qui a reçu la salive du 7® jour est enragé le 13' jour; et enfin celui auquel on a donné la salive au 8* jour est pris de rage après 10 jours d'incubation. Donc, chez les lapins inoculés sous la dure-mère, avec le virus fixe, la salive est virulente dès le sixième jour, au moment même ou apparaissent les premiers symptômes évidents de la maladie. Le virus rabique est d'autant plus abondant dans la salive de ces lapins que la maladie est plus avancée. Cette abon- dance du virus se manifeste par la mort plus rapide des cobayes qui ont reçu la bave des derniers jours. Si on prend chaque jour la température des lapins inoculés, après trépanation, avecle virus fixe, on voit que dès le quatrième jour, il y a une élévation de température ; en même temps, ainsi que Ta montré M. Ferré, le rythme respiratoire est modifié. Ces signes correspondent au développement du virus dans le bulbe '. et ils précèdent l'apparition du virus dans la salive. Pour faire l'épreuve de la virulence de la salive, nous l'avons injectée à des cobayes, dans les muscles du cou. Ce mode d'inoculation, sans être aussi sur que l'inoculation intra-cranienno ou intra-oculaire (qui ne sont pas applicables ici) donne la rage plus sûrement que l'inoculation dans le tissu cellulaire sous- cutané -. Cela tient sans doute à ce que le virus, injecté profon- dément dans le voisinage de l'émergence des nerfs hors du canal rachidien, atteint plus rapidement les parties supérieures de la moelle. De tout ce qui précède, nous pouvons donc conclure que la présence du virus rabique dans la salive des animaux enragés est précoce; qu'après l'inoculation dans l'œil, la bave peut être virulenle trois jours au moins avant l'apparition de tout change- ment dans les allures du chien. Ce résultat peut très vraisem- 1.. Voir les Annales, p. 487, 1888. 2. Voir les Annales, p. 13, 4889. VIRULENCE DE LA SALIVE RABIQUE. 171 blablement être étendu aux morsures à la lête. Dans le cas d'inoculation sous-cutanée pratiquée dans la région du cou, la salive était virulente trente heures au moins avanttout symptôme de rage. Un chien peut donc présenter tous les signes extérieurs de la ganté, manger, être g-aiet caressant comme à l'ordinaire, et porter dans sa gueule le virus de la rage. Si ce chien mord ou lèche une personne, il pourra lui communiquer la maladie, alors qu'il ne semble pas l'avoir lui-même. Peut-être même la salive était-elle nocive avant le temps que nous indiquons. 11 ne faut pas oublier, en effet, que l'inoculation sous-cutanée que nous avons employée pour déceler le virus est souvent infidèle. De plus, nous avons recueilli la salive à un seul moment de la journée et en petite quantité : si nous avions t'ait plusieurs prises par jour et si nous avions injecté de plus fortes doses à un plus grand nombre d'animaux, nous aurions peut-être reconnu que la virulence de la salive est plus précoce encore. Au moment où le virus rabique arrive dans la bouche, il ne s'y trouve qu'en petite quantité, et il serait nécessaire de multiplier les inoculations pour le mettre en évidence. En disant qu'un chien peut être dangereux trois jours avant l'apparition de la rage, nous sommes plutôt au-dessous qu'au-dessus de ia réalité. REVUES ET ANALYSES SUR LES UELATIONS DU SOL ET DE L'EAU QUI LE TRAVERSE . . REVUE CRITIQUE. Chevreul. Mémoires du muséum, t. 13, et Comptes-rendus de VAc. des Se, t. 36, 1853. — ScHUBLER. Annales de l'agriculture française, 4854. — Delesse. Carte souterraine de Paris, 1857. — Schulze. Jahresbericht u. d. Fortsdiritte d. Agricultur-chemie, 1860-61. — Risler. Bibliothèque unirerselle de Genève, 1869. — H. von Klenze. Recherches sur la circulation capillaire de l'eau dans le sol, et la capacité de saturation capillaire de ce sol pour l'eau. Landu. Jahr- bucher r. Thiel, 1877. — A. von Lubenberg. Sur l'état actuel de la physique du sol. Forschungen auf d. Agricultur-Pliysik, 1878. — G. Ammon. Recherches sur la perméabilité du sol pour l'air. Id. 1880. — Renk. Sur la perméabilité du sol pour l'air. Zeitschrift f. Biologie, 1879. — Fleck. Sur un nouveau moyen d'évaluer' la per- méabilité des sols. Id. 1880. — Fodor. Recherches hygiéniques sur l'air, le sol et l'eau. Brunswick, 1882. — Hoffmann. Nappe souter- raine et humidité du sol. Archiv f. Hggiene, 1883. — Welits- CHOswsKY. Contribution à la connaissance de la perméabilité du sol pour l'air. Recherches expérimentales sur la perméabilité du sol pour l'eau. Id. 1884. — Eser. Recherches sur l'influence de la composition chimique et physique du sol sur son pouvoir évaporant. Forschungen auf. d. Agricultur-Physik, 1884. — Wollny. Recherches sur la capacité pour l'eau des diverses espèces de terre. Id. 1885. — SoYKA. Recherches sur les rapports de porosité des sols. Id. 1885. — Du MÊME. Recherchesexpérimentales sur les oscillations du niveau de la nappe souterraine. Prag. med. Wocltenschr, 1885. — Du même. Le sol. Handbuch d. Hygiène de Pettenkofer et Ziemssen, 1887. — DePettenkofer. Passim : Zeitschrift f. Biologie Qi Archiv. f. Hygiène. Les discussions animées qu'a provoquées en Allemagne la théorie de Pettenkofer ont amené les savants à se rendre un compte plus exact qu'on ne le faisait autrefois des relations du sol avec l'eau qui le tra- REVUES ET ANALYSES. 17-3 verse, et créé, en quelque sorte, un chapitre spécial dont l'étude préliminaire est indispensable, avant de passer à celle du rôle noso- comial du sol ou de l'eau. Ce sont les résultats acquis dans cet ordre d'idées que nous allons essayer de résumer. Sans doute, comme on le verra, tout n'y est pas également nouveau. Beaucoup de vieilles notions se sont trouvées revêtir, pour ceux qui les ramenaient au jour, le charme de la jeunesse. Beaucoup d'anciennes expériences ont été refaites de bonne foi, par des savants jeunes et empressés. Cela arrive souvent dans les laboratoires, et surtout dans les laboratoires nouveaux comme ceux de microbiologie, où on se figure volontiers que la science commence avec le Tome premier des collections qu'on a dans sa biblio- thèque. Pour mettre le plus d'ordre possible dans notre exposé, nous y établirons des divisions, un peu plus tranchées que ne le comporte la nature des choses, mais utiles pour qu'on saisisse bien le caractère complexe des actions qui entrent en jeu. Nous allons d'abord supposer que c'est de l'eau distillée, privée d'éléments minéraux, organiques, et de germes vivants, qui entre en contact avec le sol. Quelles vont être les forces qui se mettent en action par suite de ce contact? La première, la plus puissante et la mère de toutes les autres, est cette force mystérieuse dont nous exprimons l'efTet en disant que l'eau mouille le corps. Il s'installe à la surface du corps mouillé une couche liquide si fortement adhérente, malgré les apparences contraires, que la pesanteur, ni la force centrifuge la plus puissante, ne suffisent pas à la détacher. Il faut, pour sécher une baguette de verre mouillée, soit recourir à la force active de l'évaporation, qui encore n'enlève pas tout, soit à une force adhésive encore plus puissante que celle de l'eau pour le verre, mais de même nature qu'elle, celle de l'eau pour une feuille de papier buvard ou d'un linge qui a déjà servi. Cette adhésion de l'eau pour quelques solides se manifeste quel- quefois sous une forme en apparence paradoxale. Quand on enfonce dans l'eau un tube capillaire propre dans tout son intérieur, et capable d'être mouillé, on voit sa surface intérieure se tapisser de proche en proche d'une couche liquide. Mais ce n'est pas tout. L'eau est elle- même, dans une certaine mesure, un corps visqueux, dont les molécules adhèrent faiblement les unes aux autres. L'adhésion du verre pour les couches liquides qui viennent le mouiller entrahie donc le liquide placé à une certaine distance des surfaces de contact, et on voit s'élever peu à peu dans le tube une colonne liquide. Dire par quel jeu la longueur de cette colonne se limite, expliquer qu'il se forme sur sa surface supérieure, celle par laquelle elle est en contact avec l'air, une sorte de membrane élastique, par le jeu naturel des adhésions des molécules d'eau pour les molécules d'eau, et que c'est cette membrane superficielle 174 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. qui soutient le liquide, cela nous entraînerait trop loin de notre sujet. Qu'il nous suffise de rappeler la loi de Jurin, en vertu de laquelle la hauteur de la colonne soulevée dans un tube capillaire est en raison inverse du diamètre du tube. Si le tube est très étroit, cette hauteur peut être très grande, et si on remplace le tube par les espaces irré- guliers, mais plus fins, que présente une masse de cendres qu'on enferme dans un large tube de verre plongé dans l'eau par sa partie inférieure, on aura une masse terreuse qui pourra s'humecter d'eau à qne hauteur d'autant plus grande que ses éléments seront plus ténus. Notons encore que la hauteur d'ascension capillaire ne dépendant, comme nous venons de le voir, que de la résistance de la membrane élastique qui couvre le liquide et s'accroche aux parois du tube capil- laire, ne dépend pas de la nature de celui-ci. Le seul rôle du corps solidç est de se laisser mouiller. Une fois qu'il l'est, ce sont les forces moléc^ilaires du liquide qui entrent seules en jeu. D'où cette consé- quence que si l'attraction capillaire, c'est-à-dire la cause motrice du phénomène, dépend à la fois de la nature du solide et de celle du liquide, l^s hauteurs d'ascension capillaire, et généralement, les phé- nomènes c?\^pillaires ne dépendront plus ensuite que de la nature du liquide. Il n'y a qu'un même mot pour désigner les deux choses, et cela est fâcheux, c^ar il en est parfois résulté de la confusion dans l'esprit de ceux qui on^t étudié ce sujet, comme on pourrait le montrer par des exemples; mais cela est inutile, il nous suffit d'être prévenu contre ce genre d'erreurs. Gomme tous les éléments d'un sol pulvérulent se laissent à peu prè^s également mouiller, les phénomènes d'ascension capillaire dans le soJ[ ne dépendront que de la grosseur des éléments, non de leur nature. De la grosseur des éléments dépendra aussi la dimension de leurs espaces lacunaires. J'ai déjà expliqué (V. t. IV, p. 44) pourquoi le volume total des vides que laissent entre eux les grains d'une masse sableuse ou pulvérulente ne varie pas beaucoup avec la grosseur de ces grains. Ce qui diminue quand la terre devient plus fine, c'est la dimen- sion des vides et la valeur moyenne de la distance entre leurs parois irrégulières. Il en résulte des résistances à la circulation de l'eau dans le sol, résistances qui croissent très rapidement à mesure que diminuent les dimensions des espaces lacunaires, et dont on peut, si on veut, résumer l'influence dans le mot de perméabilité. On peut mesurer cette per- méabilité, qui représente la constante m de notre Revue critique sur les filtres, par le volume de liquide qui traverse dans un temps donné, sous une pression donnée, un mètre carré d'une terre d'une épaisseur donnée. On peut aussi faire passer de l'air dans le sol, au lieu de liquide, et mesurer le volume écoulé; mais cette méthode est moins REVUES ET ANALYSES. 173 sûre que la précédente, les actions de parois, dont dépend la résis- tance au mouvement, ne se faisant pas de la même façon sur les gaz et sur les liquides. Nous retrouverons bientôt l'effet de cette résistance au mouvement. Je me contente de remarquer, pour le moment, qu'elle n'existe que lorsqu'il y a mouvement, et qu'elle est essentiellement distincte d'une autre propriété du sol, décrite récemment sous le nom de capacité dn sol pour l'eau, mais donllanotion etla mesure sont déjà fort anciennes, attendu qu'elles résultent d'une expérience de Biot que voici : Une masse de sable étant disposée dans un entonnoir à bec effilé, on l'humecte lentement en y faisant arriver de l'eau de bas en haut, jusqu'au moment où il y a une petite couche de liquide à la surface. A ce moment, on laisse libre le bec de l'entonnoir : l'excédent de liquide s'écoule, et il reste une masse humide sur laquelle Biot a remarqué ceci, c'est que si on ajoute une goutte de liquide à sa partie supérieure, immédiatement, ou au bout d'un temps très court, une goutte de liquide éijalc s'échappe à la partie inférieure. La masse ne peut donc pas absorber plus d'eau, elle en est saturée, et celle qu'on y ajoute par le haut s'en échappe par le bas, poids pour poids. L'ensemble du sable et de l'eau constitue une masse qui jouit, à la fois, de quelques-unes des propriétés des solides et des liquides. Elle est solide à l'égard de la pesanteur, qui ne la dépouille pas de l'un de ses éléments, l'eau, retenue à la fois par son adhésion au corps solide et, dans les points où elle est en contact avec elle-même, par sa visco- sité. Mais la masse est liquide au point de vue de la transmission des pressions, puisque toute goutte qu'on verse à sa surface, ou qu'on cherche à faire pénétrer dans son intérieur, en pousse une égale par le bas, après le temps nécessaire pour vaincre la résistance au mouve- ment qu'exercent les parois lacunaires. En tout cas, nous pouvons, si nous le voulons, appeler capacité pour l'eau ce volume maximum d'eau retenue dans un poids donné de sable. La notion n'est pas très précise, il est vrai, et il y a danger à encom- brer la science des termes mal définis qui finissent par se dépouiller peu à peu de toutes leurs contingences, si bien qu'on s'en sert comme s'ils étaient précis. Dans l'espèce, cette capacité mesurera à peu près, pour les sables et les corps analogues, le volume total des espaces lacunaires. La seule condition pour que ceux-ci, une fois remplis, ne se vident pas de leur eau sous l'influence de la pesanteur, est la même que celle qui empêche de se vider au delà d'une certaine limite, un tube qu'on aura rempli d'eau : c'est que la section du tube soit assez petite pour que le tube puisse être appelé capillaire. De même pour les espaces lacunaires : ils resteront pleins d'eau, s'ils ne sont pas trop larges. Mais on peut s'attendre à voir cette capacité varier pour une même substance 17(5 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. avec son degré de finesse et son degré de tassement, d'une substance à l'autre avec la densité, avec la tendance à former avec l'eau une bouillie plus ou moins pâteuse. Il pourra même arriver, avec des corps pulvérulents d'une ténuité très grande, que le degré de tassement ne soit pas le même lorsqu'ils seront secs et lorsqu'ils seront mouillés, que leurs éléments se tiennent plus écartés dans l'eau que dans l'air, et que la capacité de la masse pour l'eau, qui est censée représenter le volume total des espaces vides, soit supérieure au volume total de la masse à l'état sec. Il est clair qu'alors le terme de capacité du sol pour Veau n'a plus de sens, et qu'il serait imprudent de lui appliquer, sans autre examen, les déductions qui peuvent être vraies pour une masse de sable. En fait, Schubler qui l'a mesurée approximativement sous le nom d'hygroscopicité, en chercbantce qui restait d'eau dans 20 grammes de terres diverses délayées en bouillie claire, jetées sur un filtre, et pesées au moment ou l'égouttage est terminé, a trouvé les nombres suivants : Sable . . . . 25 à 60 "/o Sol calcaire 27 "/o Glaise et argile 40 à 70 "/o Terres diverses 48 à 89 % Terreau 190 o/o Carbonate de magnésie. . . 436 ^'o La conclusion générale à tirer de ces faits est, que s'il y a des sols qui s'humectent d'eau et dont la capacité est mesurable, il y en a d'autres qui se gonûent au contact de l'eau comme le fait une éponge sèche qu'on humecte, et que pour eux le mot capacité n'a plus de sens. Tels seront surtout ceux qui sont riches en humus, si on en juge par le chiffre relatif au terreau dans les nombres qui précèdent. Il y a donc une relation générale entre la quantité totale de matière organique contenue dans un sol et sa résistance au dessèchement. Nous pouvons maintenant, avec ces notions préliminaires et quelques autres plus répandues que nous rencontrerons en cheminant, aborder le problème des relations physiques du sol avec l'eau de pluie qui tombe à sa surface. Pour commencer par le cas le plus simple, nous supposerons le sol formé d'une couche sableuse, très perméable, comme celle que nous venons d'envisager. Nous la supposerons sèche, et douée de toute sa capacité pour l'eau. On pourrait croire au premier abord que l'eau va s'y engouffrer, tant que cette capacité ne sera pas satisfaite, et qu'ensuite vont se produire les phénomènes de déplace- ment du haut vers le bas dont nous avons parlé à propos de l'expé- REVUES ET ANALYSES. 177 rience de Biot. Il n'en sera d'ordinaire pas ainsi, et voici pourquoi, c'est que l'air contenu dans la masse de sable, et que les premières couches d'eau auront isolé de la masse aérienne et comprimé, fera de la résistance, gênera le passage sur divers points, à moins qu'il ne trouve une ou des issues pour s'échapper, et rendra très irrégulière l'humectation de la masse de sable. Il n'y aura rlonc qu'une portion de celle-ci qui sera mouillée et livrera passage à l'eau sollicitée par la pesanteur. Si le débit par le total des sections mouillées est suffisant pour laisser passer l'eau qui tombe sur toute la surface, le sable res- tera absorbant, et il n'y aura pas d'eaux superficielles. Si ce débit est insuffisant, une portion plus ou moins considérable de la pluie tombée coulera à la surface du sol suivant les lignes de plus grande pente, et s'en ira directement dans les ruisseaux et les rivières. Si cette couche sableuse repose, à son tour, sur une couche imper- méable, argile ou granit, comme le faisait le sable dans notre entonnoir de verre, on verra apparaître au bas de la couche une source qui débi- tera toute la quantité d'eau qui aura pénétré. A chaque nouvel apport d'eau à la surface, correspondra, par suite de déplacements successifs du haut en bas, un écoulement égal par la partie inférieure, si bien que connaissant le volume emmagasiné et la hauteur annuelle de pluie, on pourra facilement calculer le temps au bout duquel reparaît au jour l'eau qui tombe, à un moment donné, à la surface de cette couche. Il faudra évidemment que la quantité totale de pluie tombée pendant ce temps soit égale au volume d'eau emmagasiné. M. Hoffmann, qui a pris la peine de faire, pour Leipzick, le calcul qui résulte de ces notions classiques dans la science, a trouvé que la pluie mettrait 114 jours à traverser 1 mètre de sable fin dont les grains avaient de 3 à 5 dixièmes de millimètre de diamètre. Il lui faudrait donc plus d'un an pour atteindre la nappe souterraine à laquelle s'alimentent les puits de Leipzick. Mais Hoffmann a-t-il eu raison d'en conclure que toutes les eaux et toutes parties d'une même pluie séjour- nent aussi longtemps dans le sol avant de se réunir en collections utilisables, et est-on fondé à invoquer ces résultats contre le rôle que Pettenkofer attribue aux eaux souterraines? Même en se bornant aux terrains sableux, on n'aurait ce droit que si le déplacement se faisait toujours couche par couche, dans une masse uniformément humectée. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Quand on prend du sable plus gros, Hoffmann a constaté lui-même, et à vrai dire cette constatation, était superflue, qu'il s'établit des inégalités dans la veine descendante, que certains filets vont plus vite que d'autres, et que les matières en solu- tion dans l'eau, par. exemple le sel marin, qui n'est pas absorbé;par le sol, arrivent plus vite danslescouchesinferieur.es dans un tube rempli degros gravier que dans un, tube à sable fin. Dans une niasse, de ce ^•2 178 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. sable fin, à moins qu'elle n'ait été humectée à fond, et n'ait conservé toute son eau, la résistance de l'air amène, comme nous l'avons vu plus haut, des veines de pénétration plus rapide. Mais il y a une autre raison plus puissante, c'est que tous les sols ne se comportent pas comme le sol sableux. Dans les calcaires, même les plus poreux, la finesse des pores et leur pénétration habituelle par l'air, font que cet air ne se laisse pas déplacer : il suffit de creuser, à quelques centimètres, une couche de craie exposée depuis des semaines à la pluie pour la trouver sèche, ou au moins réduite au degré d'humidité qu'exige l'équilibre des ten- sions de la vapeur en ses divers points. Ces couches calcaires voisines de la surface sont stériles, comme l'ont montré les expériences de MM. Roux et Ghamberland. Elles ne sont pas dans les conditions de perméabilité d'une couche sableuse de même profondeur, et l'eau ne circule guère qu'au travers des fissures nombreuses qui pénètrent ces couches calcaires, fissures que, du reste, les eaux élargissent constam- ment en dissolvant leurs parois. Les eaux de la Vanne empruntent ainsi 10 mètres cubes par jour de matériaux au sol crayeux qu'elles traversent. Il ne faut plus, dans ces conditions, parler de retard au passage, et d'années de pénétration à faible profondeur. Les eaux de la Vanne traduisent, à un ou deux mois de date, l'efTet des pluies d'au- tomne sur les coteaux assez élevés qui dominent les sources. Dans le Jura, au travers de couches moins perméables et plus fissurées, le gonflement d'une source dans la plaine suit parfois, à quelques heures de distance, un orage dans la montagne, et vient en apporter la nou- velle à l'habitant de la vallée qui ne l'a pas entendu. Les terrains granitiques et volcaniques, très impénétrables sur certains points, sont, sur d'autres, parcourus par des fissures très fines et très nombreuses qui permettent les suintements. On peut donc les ranger à côté des terrains sableux pour la régularité de l'action de leurs parois que l'eau ne corrode pas. On peut les mettre à côté des terrains calcaires à cause de leur circulation fissurale. Mais en face de ces terrains plus ou moins perméables, surtout dans le voisinage de la surface du sol, où les agents cosmiques les atteignent le plus facilement, il faut mettre les terrains argileux, dont l'imperméabilité a une tout autre origine. Celle des calcaires compactes, des andésites volcaniques, des granits des terrains primaires vient de ce que la roche est impénétrable pour l'eau. Sa capacité pour l'eau est nulle, pour revenir à une expression qui nous a servi tout à l'heure. Elle reste constamment sèche. L'argile est, au contraire, perméable quand elle est sèche, imperméable quand elle est mouillée. De l'argile délitée au soleil, mise dans l'entonnoir de verre dont nous nous sommes servis tout à l'heure, et arrosée d'eau, se REVUES ET ANALYSES. 179 laisse traverser 1res rapidement par les premières portions versées, qui trouvent un facile chemin au travers des fragments irréguliers; mais peu à peu cette argile foisonne, comme on sait, et forme une pâle liante et homogène. A ce moment elle est devenue tout à fait impénétrable. On a beau remplir d'eau et même exercer une pression sur l'entonnoir qui la contient, elle ne laisse transsuder aucune goutte d'eau au travers de sa masse, ce qu'il faut attribuer, d'abord, à ce que les molécules d'argile, très ténues (il y en a dont la dimension est inférieure à un millième de millimètre) ne laissent entre elles que des intervalles presque infranchissables pour l'eau, mais cela ne suffit pas. 11 faut aussi admettre que l'atmosphère d'eau, dont s'entoure par attraction chaque molécule d'argile, est plus fortement retenue, et devient par là plus difficile à déplacer de proche en proche qu'avec d'autres corps. Sans invoquer à ce propos une attraction d'ordre chimique, une com- binaison du silicate d'alumine avec de l'eau, nous pouvons au moins admettre que l'adhésion d'un solide pour un liquide étant de l'ordre des phénomènes de teinture, peut passer par des degrés divers, de même qu'il arrive que certaines matières colorantes ont plus d'affinité pour certains tissus, sans contracter avec eux de combinaison chimique. L'argile a sûrement une puissante attraction pour l'eau, elle l'emprunte avec avidité aux corps les plus divers, et ce qui achève d'assimiler son action aux phénomènes de teinture, c'est qu'elle est sensible à l'action des mordants. Une eau chargée de particules argileuses très fines, et qui reste trouble très longtemps, se clarifie, comme on sait, sous l'in- fiuence de quelques millièmes dalun, ou de chlorure de magnésium. Quoi qu'il en soit du mécanisme de son action, l'argile pure ou contenant même de la craie, et alors à l'état de marne, forme le type desterrainsimperméables. Quand leseaux qui, suivant une des voies que nous avons détaillées plus haut, ont traversé les couches perméables, rencontrent ainsi dans les profondeurs une couche d'argile, elles cou- lent à sa surface, en suivant sa ligne de plus grande pente, qui n'est en général pas syncline avec la ligne de plus grande pente du sol, et c'est ainsi que se forme celte nappe souterraine, cette untergrunduasser à laquelle la théorie de Pettenkofer fait jouer un si grand rôle dans l'étiologie de certaines maladies. Cette théorie avait quelques raisons de naître et de se développer à Munich, ville pourvue d'une très belle couche d'eaux souterraines, mais il n'en est pas de même partout. Il y a des régions entières, des pays granitiques ou volcaniques, où cette couche n'existe pas. Dans d'autres, elle est discontinue, et on peut l'assimiler aune nappe parse- mée d'îles. Ce n'est que dans les terrains perméables, dans les couches d'alluvion qui remplissent le fond de certaines de nos vallées actuelles qu'on trouve une nappe plus continue, asssimilable à un large fleuve 180 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. souterrain, qui coule lentement à cause des obstacles qu'il rencontre, mais qui occupe une vaste surface, et emmagasine, en temps ordinaire, im volume énorme d'eau. Sur toute son étendue, si on creuse un puits de façon à l'atteindre, il en remplit le fond. Si la couche argileuse qui le porte vient affleurer une dépression du sol, il se forme un marais. Si elle est échancrée en un point quelconque par une faille ou le creusement d'une vallée plus récente qu'elle, sur toute la ligne d'affleurement, mais de préférence dans les dépressions de la couche argileuse souterraine, on voit appa- raître des sources. C'est ce que Belgrand appelait un lieu de sources, et qu'il vaudrait peut-être mieux appeler un cordon de sources, cordon très sinueux, très contourné, mais qu'il est facile de suivre. C'est un de ces cordons qui, courant dans la vallée de la Vanne, fournit à Paris 400,000 mètres cubes d'eau par jour en moyenne, ce qui donne une idée de la richesse de la nappe souterraine. D'une manière générale, cette nappe, à moins qu'elle ne soit très superficielle, ne traduit qu'avec lenteur l'effet de la chute des pluies à la surface du sol. C'est au bout d'un mois, de deux, de six mois après les pluies que certaines sources grossissent. Dans la région du Havre, M. Meurdra porte même à 30 mois la durée d'écoulement de l'eau fournie aux sources par les pluies des hivers les plus humides, ce qui revient à dire que la nappe souterraine a parfois un volume égal à celui de la totalité de la pluie tombée pen- dant plus de deux ans sur la surface sur laquelle elle s'alimente. En présence de ce volume immense, on comprend que l'influence des causes de contamination est faible. Elle ne peut devenir redoutable que si elle se produit à petite distance du point d'émergence de l'eau soit dans une source, soit dans un puits. Il est vrai que c'est là surtout que Pettenkofer cherche à la saisir. Mais nous voyons qu'en général, dans toute étude sur ce sujet, il faudra tenir compte du volume de cette couche, de son mouvement continu, et des phénomènes d'absorp- tion qu'elle subit sur tout son parcours, de la part du sol poreux qu'elle traverse. Un autre point est à viser de suite : c'est le chapitre des relations de cette nappe souterraine avec les cours d'eau. On se figure souvent que les puits ou galeries de filtration creusées au voisinage d'un fleuve s'alimentent avec les eaux de ce fleuve. Il en est quelquefois ainsi ; le sol de ce fleuve est quelquefois tellement perméable qu'il boit tout ou partie du courant quile traverse. Le Loiret est formé delà dérivation souterraine d'une partie des eaux de la Loire. L'Ain perd plus de 1 mètre cube par seconde, entre Neuville et Pont-d'Ain. LaLeitha perd de même la moitié de son volume d'eau sur un parcours de 13 kilo- mètres, et il y a même l'exemple plus curieux du Danube laissant tomber dians la nappe souterraine, près du village d'Immerdingen, une, REVUES ET ANALYSES. 181 partie de son eau qui reparaît à trois lieues de là, près d'Ach, mais appartient, cette fois, au bassin du Rliin. Nouvelle preuve que le relief de la couche imperméable souterraine n'a aucun rapport avec le relief du sol. Mais tous ces cas ne sont que des cas particuliers. Le cas général est celui où le lit du fleuve est imperméable, soit par nature, soit par suite du même mécanisme que celui qui rend imperméables les filtres industriels, la formation, dans les couches superficielles du sol poreux, de végétations cryptogamiques ou microbiennes formant un feutrage infranchissable. Ce n'est guère qu'au moment des crues qu'il peut se répandre dans le sous-sol qui l'avoisine, et en temps ordinaire, les puits et les galeries de filtration sont surtout alimentés par les eaux de la nappe souterraine. On s'en aperçoit à ce qu'elles n'ont ni la même température, ni la même composition que les eaux du fleuve. Elles sont en général aussi moins riches en microbes; ceci pourtant ne peut pas servir de preuve péremptoire, la filtration suffisant quelquefois à y réduire le nombre de germes au degré voulu, dans le cas où elles pro- viendraient du fleuve. Mais la filtration serait incapable de leur donner leur constance de température et de composition, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre si on songe d'abord au faible volume de terre com- pris entre le fleuve et les galeries filtrantes qui le bordent, ensuite au volume considérable d'eau qu'on demande à ces galeries. Le relevé des niveaux montre d'ailleurs que la nappe souterraine d'une vallée d'alluvion est toujours plus haute que le niveau moyen du fleuve. Ainsi la nappe souterraine de Paris est à 40 mètres d'altitude à Belleville, à 36 au boulevard Magenta, à 33 aux Buttes-Ghaumont, à 28 à la barrière de l'Étoile, tandis que le niveau de la Seine est à 25 mètres environ. Sapente est donc trèsforte sur la rive droite de la Sein^e, et y suit celle des terrains imperméables sur lesquels elle repose. Sur la rive gauche elle est moins inclinée, son altitude est de 26 mètres au quai des Grands- Auguslins, de 30 à l'Observatoire, de 29 à la barrière Montparnasse. Elle s'écoule donc de tous les côtés dans le fleuve. On a trouvé des faits analogues pour le Rhône à Lyon, la Garonne à Tou- louse, le Rhin à Strasbourg, l'Elbe à Dresde, les lacs de Tegel et de Muggel à Berlin. 11 arrive même parfois que l'eau delà nappe souter- raine donne des sources vives dans le lit des rivières et des fleuves. Les sources qu'alimente cet immense réservoir d'eau souterraine, et les fleuves qui puisent leurs eaux soit dans ce fleuve souterrain, soit dans les eaux superficielles, emportent donc à la mer, en moyenne, toute la pluie tombée sur la région qu'ils drainent, moins ce qui s'est perdu de ces pluies par évaporation. Cette évaporation joue un grand rôle dans la théorie de Pettenkofer, à cause des oscillations qu'elle imprime au niveau de la nappe souterraine. 11 faut donc nous en faire 182 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. une idée. La meilleure manière d'en mesurer l'effet i/i toto est de com- parer la quantité d'eau tombée à celle que la totalité des fleuves ou des rivières de la région aroulée vers la mer. La seule précaution à prendre, en dehors de la précision dans les mesures pluviométriques, et dans celle du débit des fleuves ou rivières à leur embouchure, est d'em- brasser dans ces calculs une période aussi longue que possible, de façon à éliminer les influences de Tété sur l'hiver, et des années sèches sur les années humides. Quand on ne veut pas entrer dans le détail, rien ne vaut cette méthode d'ensemble, où la seule cause d'erreur un peu notable est l'eau des couches dites artésiennes, c'est-à-dire des eaux qui, ayant pénétré par imbibition dans une couche poreuse comprise entre deux couches d'argile, ne reviennent plus à la surface du sol, ou n'y revien- nent que dans les puits artésiens. Elles s'en vont, d'ordinaire, à l'Océan directement, et sont dès lors comptées dans nos calculs comme eaux évaporées. Mais l'erreur provenant de cette perte n'est pas grande. En la négligeant, on trouve qu'en France, les fleuves et rivières n'amènent à la mer que 57 0/0 d'eau tombée, et que, par conséquent, i'évapo- ration enlève les 43 centièmes de l'eau de pluie. Mais il ne faut pas donner à ce chiffre un degré de généralité qu'il ne puise pas dans ses origines. Il se rapporte à une région tempérée, soumise à de certains courants aériens, ayant une certaine constitution géologique, une constitution agricole déterminée, etc. Le chiffre d'eau évaporée, toutes choses égales d'ailleurs, serait plus grand pour des régions plus chaudes, moindre plus près du pôle. La seule chose qu'il soit possible de dire, dans l'ensemble, c'est que les terres évaporent moins qu'elles ne reçoivent de pluie, puisqu'il y a des fleuves, des riviè- res, et que, par suite, les mers évaporent plus qu'elles ne reçoivent. La conclusion a l'air banale. Elle a pourtant été méconnue bien souvent. Il est, du reste, curieux de voir que toutes les notions relativesàl'éva- poration, très nettes quand on envisage ce phénomène dans son cadre naturel, sesont obscurcies du jour où on a voulu la mesurer. C'est qu'on employait de mauvais moyens de mesure. On a cherché, par exemple, à noter les variations deniveau d'une surface d'eau, sans songer d'abord que l'évaporation d'un liquide est toujours supérieure, ainsi que le montre l'exemple cité tout à l'heure des mers et des continents, à l'éva- poration d'un sol à la même température, puis, que la masse d'eau nécessairement limitée sur laquelle on opérait n'était jamais à la même température que le sol environnant. Ces défauts de principe sont encore plus marqués dans l'évaporomètre Piche, formé d'un tube de verre gradué, rempli d'eau, fermé en forme de cloche à sa partie supérieure, et obturé à sa partie inférieure par un disque de papier poreux qui le déborde, et présente à l'évaporation toute la portion de la surface qui REVUES ET ANALYSES. 183 n'est pas en contact avec l'eau qui remplit le tube. Le niveau de cette eau baisse à mesure quelle s'évapore; les lectures de niveau sont faciles, ce qui réjouit le cœur des météorologistes, mais elles ne signifient rien, ce qui devrait les contrister. Le liquide s'échauffe dans le jour, et se refroidit dans la nuit; la surface d'évaporation est maintenue constamment humide; il n'y a rien là qui puisse nous renseigner sur ce qui se passe dans le sol, et sur les relations du quantum d'évaporation avec les oscillations dans le niveau des eaux souterraines. Pour arriver à une mesure plus précise de ces relations, nous n'a- vons qu'à répéter sur une petite surface ces mesures de quantité de pluie tombée, et d'eau drainée superficiellement ou dans la couche souterraine, qui nous ont servi à nous faire une idée de l'é- vaporation totale en France. Ces mesures ont été faites par M. E. Risler, à Calèves, sur le sol de sa propriété, dans une terre dont il connaissait bien la constitution^ reposant sur une couche imperméable et bien drainée. La moyenne de l'évaporation, sur trois années pendant les- quelles la terre a porté des cultures diverses, a été de 75 0/0 de l'eau tombée. Sur d'autres cultures, à Calèves, le chilïre d'évaporation a été de 84 0/0 de l'eau tombée en 1871). On peut admettre le chiffre de 80 0/0 comme assez voisin de la réalité. Il se rapporte, remarquons-le, à des terres mises en culture, et dans lesquelles à l'évaporation du sol nu, diminuée par la couverture végé- tale, vient s'ajouter, mais de façon à combler et au delà la perte, la transpiration du végétal, qui dépend à la fois, et de sa surface foliacée, et de la lumière qui tombe sur lui, et du degré d'humidité de l'air qui le baigne. L'évaporation en sol nu ne monte pas à un chiffre aussi élevé. M. Marié-Davy, qui a essayé de la mesurer en mesurant chaque jour la perte de poids d'un wagonnet rempli de terre maintenue stérile, l'a fixée à environ la moitié de la hauteur de pluie reçue ; mais ce sol artificiel n'était pas dans les conditions du sol naturel; il n'était jamais à la même température, et surtout, il ne recevait pas des profondeurs, par capillarité, ces provisions d'humidité que le sous-sol fournit cons- tamment aux couches superficielles, et à l'aide de laquelle la région pénétrée par la chaleur du soleil organise sa résistance aux longues sécheresses. Il y aurait des détails intéressants à donner sur le mécanisme qui préside à cette restitution, et par suite à l'évaporation de la nappe souterraine qui semble cependant si bien protégée contre elle. Il n'y a pas seulement, comme on le croit d'ordinaire, ascension capillaire de l'eau, comme dans une couche de sable fin contenue dans un tube qu'on plonge dans l'eau par le bas. Pour que cette ascension se produise, il faut qu'il y ait quelque part une surface libre, et par suite, que le pied de la colonne soit largement baigné, ce qui n'est pas toujours le i84' ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. cas. Déplus l'ascension capillaire dépend uniquement, nous l'avons dit, de la grandeur des lacunes capillaires qui sont au sommet de la coloane, etil suffirait que celle-ci, ens'élevant, rencontre seulement un millimètre d'épaisseur de terrain à éléments grossiers, pour que son ascension soit arrêtée. L'irrégularité dans la constitution des couches terrestres est telle qu'on peut croire que cela arrive souvent, et conclure que la communication capillaire liquide entre la nappe des puits et la couche superficielle n'existe quasi jamais. Ce n'est donc pas par ascension directe que se fait le transport à la surface des eaux profondes, comme le croyait Soyka dont nous avons visé, dans les Annales (v. t. 1, p. 134) la controverse avec M. Pfeiffer. Mais les effets capillaires s'exercent aussi sur les vapeurs. W. Thomson a montré que si on suspend dans un tube contenant un peu d'eau, fermé, soustrait à toute cause d'évaporation, et maintenu à la même température, un tube de verre capillaire fermé par le bas, et s'ouvrant en haut dans la vapeur d'eau contenue dans le grand tube, ce tube capillaire condense cette vapeur, et se remplit d'eau jusqu'à une hauteur précisément égale à la hauteur d'ascension capil- laire de l'eau dans ce tube, s'il était ouvert par le bus dans le liquide. De même, dans le sol, les vapeurs des portions imprégnées d'eau vont, de proche en proche, se condenser dans les espaces capillaires des^ portions les plus sèches, et ce mécanisme n'était pas inutile à mettre en lumière, car il élimine toute idée de transport de germes virulents de la profondeur à la surface, tandis que l'ascension capillaire, ou la pénétration de proche en proche pourrait, à la rigueur, être soupçon- née de ramener à notre portée les germes nocifs contenus dans les eaux profondes. Mais ce soupçon lui-même est-il légitime? c'est une question qui, en dehors de toute discussion de la théorie de Pettenkofer, est trop importante pour l'hygiène pour que nous la négligions. Nous avons besoin, pour la discuter, d'étudier une autre face des rapports des eaux avec le sol; nous ne nous sommes préoccupés jusqu'ici que des forces physiques qui naissent au contact de ces éléments, mais il y a d'autres forces plus délicates, plus voisines des forces chimiques, sans leur être pourtant assimilables. Nous en aborderons l'étude dans la prochaine revue critique. Dx. REVUES ET ANALYSES. 185 SUR LA yiTALITÉ DE DIVERS MICROBES PATHOGÈNES DANS LE LAIT. REVUE CRITIQUE. Galtier. — BuTEL, — Rang. Communications au congrès pour l'élude de la tuberculose. Comptes rendus du congrès 18S8. — Hirschbergeh. Recherches expérimentales sur la contagiosité du lait provenant de vaches tuberculeuses. Deutsch. Archiv. f. Klin. Med., 1889. — L. Heim. Sur la manière d'être des bacilles du choléra, du typhus abdominal et de la tuberculose dans le lait, le beurre, le petit-lait et le fromage. Arb. a. d. k. Gesundli., t. V, pp. 294-311. — G. Gaspe- RiNi. Le beurre naturel comme moyen de transmission de la tuber- culose. Gioni. d. R. Soc. Ital. d'Igiene, 1890, p. 5-34. Le lait a souvent été accusé d'être le véhicule de diverses maladies humaines, choléra, choléra infantile, fièvres scarlatine et typhoïde, tuberculose, sans compter diverses affections de la bouche. A la vérité, il a été rarement pris sur le fait, en ce sens qu'on ne possède, en faveur de cette opinion, que des probabilités très grandes, mais pas l'ombre de certitude. Les arguments empruntés à la statistique ou à la clinique, qu'on a souvent invoqués à ce sujet, ont toujours quelque chose de contingent et d'incertain, et gagnent à être remplacés par des arguments tirés de l'expérience. Seulement, dans ce cas particulier, l'expérience n'est pas facile, et on ne peut aborder la question que par des voies détournées. La plus suivie jusqu'à ce moment semble destinée à passer encore loin du but : elle consiste à se demander, sans doute par analogie avec ce qu'on s'est demandé pour l'eau potable, combien de temps peuvent vivre divers microbes, naturellement ou accidentellement introduits dans le lait ou les divers produits de la laiterie. MM. Koch, Wolfhugel et Riedel, Kitasato, avaient abordé ce sujet en passant, pour quelques bacilles pathogènes. M. Galtier lui a le premier consacré des expériences nombreuses et variées, en prenant pour objet d'études le bacille tuberculeux. En faisant coaguler à la façon ordinaire du lait normal, auquel il ajoutait des matières tuberculeuses prises sur des vaches phtisiques ou sur des lapins inoculés de la tuber- culose, il a obtenu des fromages et du sérum avec lesquels il a fait une longue série d'inoculations péritonèales à des lapins et à des cobayes. IL 186 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. a vu que le bacille tuberculeux se conservait plusieurs jours dans le sérum et dans le fromage frais, sec ou salé. M. Banga vu de même un lait, riche en bacilles tuberculeux, donner soit par la méthode ordinaire, soit par traitement à la baratte centri- fuge, de la crème où les éléments bactériens conservaient leur virulence, soit que la crème restât douce, soit qu'elle devînt acide. M. Heim s'est demandé de même combien de temps pourraient vivre dans le lait et les divers produits qu'on en retire, les microbes du choléra, du typhus abdominal et de la tuberculose. Il l'a fait en se tenant comme ses prédécesseurs sur le terrain de la pratique, c'est- à-dire en ensemençant ces microbes dans du lait non stérilisé, tel qu'on le trouve sur le marché, et en cherchant au bout de combien de temps on n'en trouvait plus, soit par la voie de l'inoculation, soit par la voie des cultures. Ce simple énoncé suffit pour montrer que tous les résultats obtenus dans cette voie doivent être très contingents, quel que soit le soin (et il y en a eu beaucoup) donné aux expériences. Un échantillon de lait, de beurre, de fromage, peut subir des sorts fort divers, suivant la nature des microbes qui en prennent possession, et si la concurrence vitale joue un rôle dans la suppression des espèces pathogènes ensemencées, il ne faudrait pas s'étonner qu'en recommençant les expériences de tous ces savants, en restant comme eux sur le terrain de la pratique, un autre savant trouve des résultats différents. Il ne faut même pas s'étonner que leurs résultats ne soient pas eux-mêmes très concordants. C'est en effets lorsqu'on les étudie en détail, la principale notion qui s'en dégage. Le tableau ci-dessous, emprunté à M. Heim, indique les nombres maximum de jours après lesquels on a trouvé vivants les microbes ensemencés dans les divers milieux. Choléra. Typhus. Tuberculose. Lait 6 35 10 Beurre 32 21 30 Fromage blanc 1 2 Petit-lait 2 1 14 Fromage 1 3 13 On voit qu'au moins pour le lait et pour le beurre, la vitalité des bacilles ensemencés dépasse notablement les limites entre lesquelles se resserre l'emploi pratique de ces deux matières alimentaires. Pour les trois autres, les limites de résistance des microbes sont plus faibles, du- moins en ce qui concerne les bacilles du choléra et de la lièvre typhoïde. Il semble que ces bacilles y périssent vite, sans doute à cause de l'acidité qui est, à l'origine, le caractère commun de ces trois produits. REVUES ET ANALYSES. 187 Clctte question do la persislance de ces deux bacilles pathogènes dans diverses matières alimentaires avait été examinée avant M. Heim, mais par d'autres moyens. Koch d'abord, puis Wolfhugel et Riedel, puis Kitasato avaient vu le bacille du choléra périr rapidement dans du lait non stérile. La limite extrême de survie, trouvé par Kitasato, avait été de 3 jours et demi. M. Heim a trouvé des nombres plus élevés. Peut-être cela tient-il à ce que son lait se peuplait naturellement d'autres microbes que ceux de ses prédécesseurs; peut-être à ce qu'il prenait la précaution, recommandée par Schottelius, défaire subir une culture préalable dans du bouillon à la prise d'essai qu'il retirait de son lait. Dans ce bouillon, la culture se fait bien, le bacille du choléra se porte à la surface ; c'est de là qu'on le prend pour le reporter sur gélatine et voir s'il y donne les colonies caractéristiques, et c'est ainsi, pour ie dire en passant, qu'on voit peu à peu se populariser en Alle- magne ces cultures sur bouillon qu'on avait à l'origine accusées des plus noirs méfaits. Hesse avait aussi étudié comment se comporte le bacille du choléra dans le lait. Il avait seulement opéré sur du lait stérile, et fait des cultures pures; il avait vu que ce bacille résistait plus de quatre semaines. 11 avait trouvé de même une survie de 4 mois pour le bacille de la fièvre typhoïde. Ces nombres, très supérieurs à ceux de M. Heim, montrent quel rôle jouent dans les expériences de ce dernier, la con- currence vitale et les changements de réaction du lait ou du fromage sous l'influence des bacilles qui s'y implantent, et ceci nous ramène, par voie expérimentale, aux réserves que nous faisions en commençant. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, sur les questions d'antisep- tiques, par exemple, le prétendu terrain de la pratique est un terrain flottant et rempli de fondrières. Supposons pourtant que cette indécision n'existe pas, et qu'il soit démontré que les microbes du choléra ou de la fièvre typhoïde se con- servent toujours dans le lait ou les produits de la laiterie jusqu'au moment où ces aliments sont consommés. Nous avons à nous deman- der s'il en résulterait quelque danger pour le consommateur? Cette question, qui est souvent confondue avec la précédente, en est, en réaUté, fort distincte. On ne peut pas conclure du résultat de l'injection intrapéritonéale àcelui de l'infection par les voies digestives, et nous consommons tous les jours, avec l'eau ou nos aliments, une foule de microbes qui, inoculés dans nos tissus, amèneraient des désordres graves, ou même la mort. Cette seconde question, greffée sur la première, semble, en outre, ne pas se résoudre de la même façon pour les diverses maladies. Pour le 188 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. choléra, on sait encore trop peu de choses sur la façon dont il pénètre par tes voies digestives, pour que nous puissions le faire entrer dans le cadre de notre étude. La seule observation clinique dans laquelle on puisse incriminer Teau est celle qu'a publiée en 1870 le D' Macnamara, et dans laquelle on a vu de l'eau, souillée par mégarde de selles cho- lériques, donner le choléra à 5 personnes sur 19 qui en avaient bu, bien qu'elle eût passé une journée à la chaleur du soleil de l'Inde. Depuis, et y compris la fameuse observation de M. Koch sur le tank des environs de Calculta, on a dû se contenter d'établir la coexistence entre des épidémies ou des cas de choléra, et la présence du bacille en virgule dans certaines eaux de la région. C'est assez pour encourager de nouvelles recherches, ce n'est pas assez pour asseoir une conviction. Pour la fièvre typhoïde, on est tout aussi peu avancé sous le rap- port expérimental, mais si on veut bien accepter comme arguments des documents statistiques, ce qu'on est toujours, il est vrai, libre de ne pas faire, on conclura, plus aisément qu'avec le choléra, à une rela- tion étroite entre le développement de la maladie et la présence des bacilles typbiques dans l'eau ou dans le lait. Nombreux sont déjà les cas dans lesquels on a relevé par exemple, chez les clients d'une même laiterie, des cas de fièvre typhoïde qu'on a pu rattacher, plus ou moins étroitement, à un cas antérieur de fièvre typhoïde dans la ferme d'où le lait provenait. Le malheur, c'est qu'avec des arguments de cette sorte, on peut bien se convaincre soi-même, mais non con- vaincre les autres. Comme les arguments philosophiques, ils sont tou- jours bons pour celui qui les fait, toujours discutables pour celui qui les écoute. Avec le bacille de la tuberculose, auquel nous arrivons maintenant, les conditions du problème étiologique sont un peu changées, car, au rebours de ce qui se passe pour la fièvre typhoïde et le choléra, la tuberculose peut être étudiée sur divers animaux, où elle a les mêmes caractères que chez l'homme. Il n'en résulte pas seulement que la question est plus accessible à l'expérience, il faut prendre garde aussi que le bacille tuberculeux peut nous arriver après s'être introduit dans le lait par des voies naturelles, tandis qu'avec le choléra ou le typhus, il faut un hasard pour l'y amener. La question de la contagiosité du lait provenant de vaches tuber- culeuses est encore controversée, et nous avons donné plus haut quel- ques-uns des arguments présentés sur ce sujet au Congrès de la tuber- culose. Les expériences de Gallier et Bang ont été faites sur des laits additionnés de bacilles tuberculeux. Jai déjà signalé dans, ces Annales les résultats de M. Hirschberger obtenus au moyen de laits em- pruntés à des vaches tuberculeuses. Cinq des animaux étudiés étaient affectés de tuberculose générale. L'inoculation intrapéritonéale de leur REVUES ET ANALYSES. 189 lait a donné 4 résultats positifs, un négatif. Six autres vaches étaient atteintes de tuberculose peu grave. Il y a eu, avec leur lait, 4 résultats positifs, 2 négatifs. Enfin 9 animaux étaient atteints seulement de tu- berculose pulmonaire. L'inoculation de leur lait n'a plus donné que 3 résultats positifs, tandis qu'il y en a 6 de négatifs. Le danger est donc d'autant plus grand que l'animal est plus gra- vement atteint. La tuberculose de la mamelle est surtout redoutable, mais ce qui fait l'intérêt de ces expériences, c'est qu'elles montrent que l'animal tuberculeux peut laisser échapper des bacilles dans son lait. Une fois même, M. Hirschberger en a découvert au microscope. Une fois ce premier pas franchi, pour en faire un autre, nous pou- vons nous souvenir que les bacilles tuberculeux, une fois introduits dans le lait ou les produits de la laiterie, peuvent s'y conserver longtemps. Nous les avons vus, dans les expériences de Heim, persister JO jours dans le lait, 1 mois dans le beurre. Pour le beurre, M. Gasperini trouve encore des nombres plus élevés. Après avoir mélangé intimement à du lait un peu de culture de bacille de la tuberculose sur sérum san- guin, il a laissé monter la crème, en a fait du beurre, dans lequel il a retrouvé des bacilles de Koch. Ce beurre, conservé à l'air, ou à l'abri de l'air et sous une couche d'eau, a été inoculé à diverses reprises, en volume de l'^'^o à 2'=<=, dans le péritoine de cobayes, et on a constaté qu'il pouvait encore, après 100 et 120 jours, donner parfois la tuber- culose. C'est ici le moment de nous poser la même question que tout à l'heure. La présence et la persistance de ces bacilles tuberculeux nous exposent-elles à quelque danger? Il faudrait, pour pouvoir répondre avec sécurité à cette question, avoir essayé de contagionner, par le tube digestif, des animaux sûrement protégés contre l'inoculation par toute autre voie, et a l'abri de toute influence héréditaire. L'expérience n'est pas difficile, mais je ne sache pas qu'elle ait encore été faite nulle part dans des conditions pouvant la rendre probante. On en est donc réduit à des faits d'observation ou de l'ordre clinique. Mais ici les faits sont tellement nombreux, et ils parlent tellement haut, que ceux qui ne veulent pas les écouter sont bien forcés de les entendre, et qu'il est prudent, lors même qu'on n'y croit pas, de faire comme s'ils étaient vrais. Nous avons déjà vu (v, ces Annales, t. III, p. 690) dans le travail de M. Gebhart, que la dilution du virus tuberculeux, dans les vacheries où il n'y a qu'une faible proportion d'animaux malades, dilution qui s'accomplit par le mélange des laits, atténue notablement le danger de la présence du bacille de Koch. Mais ce qui est encore plus sûr, c'est de faire bouillir tout, le lait qui entre dans la consommation» C'est la conclusion à laquelle est arrivée l'Académie de médecine. *<.'■ - ■ ■' L 190 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Elle a pour elle le bon sens et la prudence, en attendant qu'elle s'ap- puie sur des preuves rigoureusement scientifiques. Dans une étude précédente sur la contagiosité de la viande d'ani- maux tuberculeux, j'avais conclu, et on me l'a reproché, que la science n'appuyait de son autorité aucune des mesures proposées contre l'in- troduction de cette viande sur les marchés. Il n'y a pas contradiction avec ce qui précède. On peut donner le conseil de faire bouillir du lait, lorsqu'il est suspect, et se refuser à proscrire des marchés d'alimenta- tion de la viande qui n'est ni plus ni moins suspecte. Le point de départ est le même, mais non le point d'arrivée. Il n'y aurait parité que si on proposait d'un côté de rejeter absolument la viande des ani- maux tuberculeux, de l'autre le lait des vaches tuberculeuses. On voit bien pourquoi personne n'a pris la responsabiUté d'une pareille propo- sition. Nous rétablissons la parité de notre côté, en donnant le conseil de faire bouillir le lait, et de faire bien cuire la viande. Cela est tout aussi sûr, plus pratique et bien moins draconien que tout règlement administratif. Ne multiplions pas trop les arrêtés en fait d'hygiène. L'idéal de cette science ne doit pas être d'encadi-er chaque citoyen entre deux gendarmes, mais de lui apprendre à marcher seul au milieu des pièges de la vie. Dx. G. BuNGE. Nouvelles recherches sur la respiration des vers. Zeitschr. f. pliysiol. Chemie, t. Xll, p. 318. Dans un travail antérieur*, M. Bunge avait montré que certains ascarides vivent plusieurs fois vingt-quatre heures dans des milieux débarrassés d'oxygène, en continuant à y verser de l'acide carbonique. C'est une observation que Edwards avait déjà faite sur divers animaux, qu'il avait plongés dans l'hydrogène ou dans l'azote pur, et qui avaient continué à vivre dans ces gaz en y dégageant de l'acide carbo- nique. J'avais, de mon côté, retrouvé le même fait pour les graines de vers à soie, et j'en avais, je crois, expliqué le mécanisme en mon- trant qu'il se fait, constamment, dans la matière de ces œufs, une réserve d'oxygène qui fournit à la production d'acide carbonique tant qu'elle dure. L'animal périt quand elle ne se renouvelle pas. Les vers intestinaux et les êtres si nombreux qui habitent la vase'^ doivent être dans le même cas. C'est ce que montrent les résultats de M. Bunge, d'après lesquels les ascarides du porc peuvent supporter de 1. Sur les besoins en oxygène des parasites de l'intestin, même recueil, t. VU, p. i8, 1883. 2. Sur les besoins en oxygène des animaux de la vase, id. t. XII, p. 265, i888. INSTITUT PASTEUR. 191 oà 7 jours de séjour dans de l'eau salée à 1 0/0, privée d'air, et placée sur le mercure. Ils y exhalent de 5 à 1^^ d'acide carbonique, sans trace d'hydrogène, par gramme d'animal. L'absence d'hydrogène se comprend bien si la respiration dans ces conditions n'est autre chose que la respiration ordinaire, faite seule- ment avec l'oxygène mis en réserve dans les tissus. Mais il y a à faire à M. Bunge une objection qui, sans entamer la réalité des phénomènes qu'il a observés, ne doit pas être négligée. Il semble que M. Bunge ne compte pas assez, dans les expériences, avec la rapidité que met une eau désaérée à s'aérer de nouveau au contact de l'air. On le voit, par exemple, dans l'une de ses expériences (p. 320), superposer une couche d'eau bouillie à une couche de mercure chauffée, plonger le tout dans l'eau froide, puis, quand l'eau est à la température du corps, y plonger un ver, retourner le vase en le fermant avec le pouce pour le plonger dans un bain mercuriel. Il est clair que l'eau ainsi traitée était presque aussi riche en oxygène au moment ou le ver y a été plongé, que si elle n'avait pas été soumise à une ébullition préalable, et que par conséquent, l'animal qu'on y a plongé y a vécu, pendant quelque temps, aux dépens de l'oxygène dissous. Sans doute cet oxygène n'est pas en quantité suffisante pour expliquer le dégagement d'acide carbonique qui se produit dans ces conditions, mais il inter- vient sûrement pour prolonger la survie, et il faut tenir compte de cette circonstance. Dx. INSTITUT PASTEUR Personnes traitées mortes de la rage. Ral'kin (Joseph), 13 ans, de Coleraine, comté de Derry, Irlande, mordu le 29 janvier 1890, par un chien errant, déclaré enrayé par le docteur C.oldwell. Raukin porte vingt-trois morsures à la main droite, dont dix sont pénétrantes et trois particulièrement profondes. Ces blessures, qui ont beaucoup saigné, ont été cautérisées au nitrate d'argent une demi-heure après. Raukin a éW- traité du 3 février (six jours après les morsures) au 24 février. Il est tombé malade le 6 mars (dix jours après la fin du traite- ment). Il a présenté de la paralysie du bras mordu, de l'aérophobie et de l'hydrophobie, et a succombé à la rage le 10 mars 1890. 192 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. INSTITUT PASTEUR STATISTIQUE ' DU TRAITEMENT PRÉVENTIF DE LA RAGE. — FÉVRIER 1890. Morsures à la tète \ simples . . et à la figure ( multiples. Cautérisations efficaces — inefficaces Pas de caxitérisation ., . ( simples Morsures aux mains} Jjpies... Cautérisations efficaces — inefficaces Pas de cautérisation Morsures aux mem-j simples bres et au tronc \ multiples.. . . Cautérisations efficaces , — inefficaces Tas de cautérisation Habits déchirés Morsures à nu .' . . . . Morsures multiples en divers points du corps Cautérisations efficaces — inefficaces Pas de cautérisation Habits déchirés Morsures à nu Totaux. Français et Algériens Etrangers 15 1/ 15 31 )) » 2 o » )) » )) » » » » » » » )) » ',) » \) » )) ■») » )) » ^_ _ 30 1 3. Total général » 1 » » 4 4 )) » » 3 » » 1 » )) >) 15 15 31 » 1 » » l.j » » 16 » » » î )) 13 «O 2 » 5) 13 » » 5 » » ^20 » » » » » » 2 2 )) » » )i » » 2 » » 1 )) » 2 » » 48 • • 14 56 »» 4 4 2/ li S :t lO) 1» \. La colonne A comprend les personnes mordues par des animaux dont la rage est reconnue expérimentalement; la colonne B celles mordues par des ani- maux reconnus enragés à l'examen vétérinaire; la colonne C les personnes mordues par des animaux suspects de rage. Les animaux mordeurs ont été 2 fois. chiens, 97 fois ; chats, Le Gérant : G. Masson. Sceaux. — Imprimerie Cliaraire et fils. 4"" ANNEE. AVRIL 1S90. i\« 4 4 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR ÉTUDES SUR L'IMMUNITÉ Par m. EL. METCHNIKOFF. AVEC PLANCHES V ET VI. (S'' mémoire). III. — Le charbon des rats blancs. Le charbon des rats, qui ne présente aucun intérêt pratique, a pris une importance parliculière dans la question de Tinimu- nité. La réceptivité anomale du rat blanc pour le charbon a été autrefois envisagée, à tort, il est vrai, comme une preuve que le charbon est une maladie pour laquelle une première atteinte ne confère pas l'immunité. Pendant ces dernières années, on s'est beaucoup occupé de rimmunité des rats blancs pour le charbon ; on en a tiré un argu- ment contre la théorie des phagocytes et on a cherché aussi à donner une explication scientifique de la résistance de cet animal au charbon. On comprendra donc facilement que je me sois cru obligé de comprendre l'étude du charbon des rats blancs dans mes études sur l'immunité. 13 194 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. I. Résumons d'abord l'état actuel de nos connaissances sur la maladie qui nous intéresse. Après qu'il fut constaté, par plusieurs observateurs, que la réceptivité des rats blancs pour le charbon était loin d'être aussi constante que celle des souris, cobayes, lapins et moutons, M. Loeffler * se mit à étudier cette question avec un soin tout particulier. Il put constater que le plus grand nombre des rats blancs résiste à une première inoculation du charbon, car, sur 32 rats observés par lui, 22 seulement ont pris la maladie. Mais les 30 autres, au lieu d'acquérir l'immunité comme conséquence de la pronière inoculation, moururent à la suite d'introductions subséquentes du virus. Un certain nombre devint charbonneux après avoir supporté quatre et même jusqu'à six inoculations préalables. A côté de ce fait remarquable, M. Loef/ler put en constater un autre, concernant les bactéridies. Dans les organes des rats blancs, morts du charbon, surtout chez les individus morts long- temps après l'inoculation, les bactéridies ne prenaient plus de coloration, ou bien elles se coloraient dans une partie et restaient incolores dans l'autre. M. Loef/ler SLiir'ihue cet état à la mort des bactéridies survenue dans l'intérieur des organes (notamment dans la rate) des rats blancs ^. M. Feser voulut expliquer l'immunité relative des rats blancs par l'influence de l'alimentation. Il afiirma ^ que les rats soumis à un régime carnassier supportaient le charbon beaucoup mieux que les rats nourris avec des aliments végétaux. M. Straus * démontra l'inexactitude de cette opinion, car il a réussi à donner le charbon à des rats nourris exclusivement de viande. Dans mon premier travail sur .les relations des bactéridies avec les phagocytes '% j'ai déjà fait mention du fait général que 1. Zur ImmimiU'dsfratje, dans MiUlmlungen des K. Gesundheilsamtes, t. 1, lîerlin ^881, p. 162. -2. L. c. p. 1(30. M. Koch donna dans le même volume des Miltlieilungen deux photographies de ces ])actéridles : PI. V, Phot. n° :29 et 30. o. Cite par Kilt dans Deutsche Zeitschrift f. Thiermedicin, 188G, p. 87. A. Le charbon, 1887, p. 463. o. Avcliives de Virchow, 1884, t. XCVII. p. olG. ÉTUDES SUR L'IMMUNITÉ. 195 chez les rats blancs, les leucocytes sont beaucoup plus cajjables d'englober les bactéridies que clicz les lapins et les cobayes, animaux beaucoup plus sensibles au charbon. Celte assertion a été depuis confirmée par M. Hess ' qui, lui aussi, a observe la phagocytose chez le rat blanc à un degré assez développé. Il a pu constater également que, même chez les rats morts charbon- neux, un grand nombre de bactéridies se trouvent dans l'inté- rieur des phagocytes de la rate et dn foie. Il semble, d'après ces données, qu'il y a une relation intime entre la résistance relative des rats blancs au charbon, et la pha- gocytose très manifeste chez cet animal. Mais pendant les trois dernières années, on a publié toute une série de travaux condui- sant à des résultats entièrement opposés à cette manière de voir. Ce fut d'abord M. de Chrisînias-Dirckinck-HolnifehP qui se prononça contre le rôle prophylactique des phagocytes, en se basant surtout sur l'étude du charbon des rats blancs. Après avoir introduit un virus atténué dans leurs tissus, il provoqua une suppuration à l'endroit de l'inoculation, mais en même temps il put constater que les cellules n'englobaient les bactéridies qu'exceptionnellement. Le plus grand nombre de ces microbes se trouvait en dehors des phagocytes, et subissait des phénomènes manifestes de dégénérescence et de mort. M. Christinas conclut de ces observations que les bacilles étaient détruits par une influence du liquide purulent, sans le concours des cellules. Ce résultat fut confirmé en outre par ses expériences sur le pus contenant des bacilles. Dans ce pus introduit dans des tubes étroits et maintenu à l'étuve à 37°, les bactéridies mouraient au bout d'un à trois jours. Dans la critique que j'ai faite de ce travail % j'insistais sur le fait que chez les rats blancs « il se trouve ordinairement un très grand nombre de leucocytes renfermant des bactéridies », mais je reconnaissais en même temps que, chez cet animal, la phago- cytose était, en général, moins frappante que chez les lapins vaccinés. M. Christnias''^ dans une réplique, maintint les résultats avancés dans son premier article. d. Archives de Virchow, 1887, t. CIX, p. 38i. 2. Fagocytose og Iminunited, dans Nord. med. Arkiv, 1887, t. XIX, n° A, et Forts- clirilte der Medicin, 1887, t. V, p. 4.01. o. Fortsc/iritte d. Medicin, 1887, t. V, p. ô"41, i. Ibid., p. o8o. 196 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Sans entier dans ces débats sur la phagocytose, et sans s'oc- cuper de son rôle dans l'immunité, JVJ, Behring ' publia en septembre 1888 un travail sur le charbon des rats, dans lequel il envisageait l'immunité à un point de vue tout à fait nouveau. Pour M. Behring, M. Christnias et moi avions tort tous les deux. Malgré la présence d'un certain nombre de bactéridies dans l'intérieur des leucocytes, ce n'est ni la phagocytose, ni une influence humorale du pus qui occasionnent l'immunité des rats blancs. Celle-ci est due uniquement à l'alcalinité de leur sang, qui est trop considérable pour permettre le développement do la bactéridie. D'après M. Behring, le rat blanc occupe le premier rang parmi les animaux à sang chaud très peu sensibles à la bactéridie. « Les vieux rats blancs possèdent une immunité presque absolue pour le charbon. » Les injections de fortes doses de charbon virulent ne sont suivies chez eux, d'après M. Behring, ni d'une réaction locale sensible, ni d'un trouble quelconque dans leur état général. Conformément à ce résultat, le sérum des rats blancs, ensemencé avec des spores ou des bâtonnets du charbon, reste complètement stérile, précisément à cause de son alcalinité trop grande. Ce pouvoir protecteur du sang des rats ne peut être attribué aux alcalis fixes, mais dépend probablement d'une base organique non encore déterminée. En injectant à des rats vivants des acides dilués, M. Behring ]^ixv\'ml à modifier les propriétés de leur sang de telle façon que le sérum devint un milieu favo- rable à la croissance de la bactéridie. D'après M. Behring, l'immunité des rats blancs serait donc due à une cause purement chimique, sans intervention quelconque de la part des phago- cytes. Cette opinion est partagée par M. Léo '^ qui considère aussi le rat blanc comme un animal tout à fait réfractaire au charbon. Cette immunité ne cesse même pas après l'administration aux rats de phloridzine, substance qui suspend l'état réfractaire des souris pour la morve. Mais avant l'apparition de ce dernier article, M. Georges Frank ^ publia un travail étendu sur la disparition des bactéridies dans 1. Centralblatt f. klinische Medicin, 1888, a» 38, p. 681. 2. Zeilschrifl fiir Hygiène, t. VII, 1889, p. 509. 3. Cenlralblall f. Bactériologie u. Parasilenkunde, 1888, t. IV, n°s 23, 24. Voir l'analyse de ce travail, ainsi que de celui de M. Behring, dans ces Annales, 1889, p. 39. ETUDES SUR L'IMMUXITE. 197 l'organisme animal, notamment dans celui des rats blancs. En ce qui concerne la sensibilité de ces animaux pour le charbon, M. Frank affirme que sur 22 rats adultes inoculés par lui, il n'en mourut qu'un seul. Les autres ne se montrèrent, du reste, pas tout à fait réfraclaires, car ils prirent tous le charbon, avec des lésionslocales très prononcées quise terminèrent, sans exception, par une guérison complète. En étudiant la marche de cette gué- rison, M. Frank arriva à la conclusion que les bactéridies, après une période de prospérité, périssaient à l'endroit de l'inoculation sans un concours quelconque de la part des phagocytes. Il observa l'apparition de la dégénérescence chez les bactéridies, mais jamais il ne lui fut possible « de constater avec certitude laprésence même d'un seul bacille dans l'intérieur d'un leucocyte ». La phagocytose n'est pour rien dans la guérison des rats. Celle-ci s'expliquerait, à'si'pvesM. Frank, par l'épaisseur considérable de la peau et la texture serrée du tissu sous-cutané des rats blancs. Les bacilles, dans ces conditions, ne pouvant pas se propager facilement, restent sur place, et sont détruits par les produits qu'ils élaborent eux-mêmes. Les leucocytes de l'animal immi- grent avec facilité vers l'endroit inoculé ; sans jouer le rôle de phagocytes, ils forment une barrière compacte qui gêne encore plus la propagation des bactéridies et facilite de la sorte leur destruction par leurs propres excrétions. M. Lubarscli ', qui considère l'attaque de M. Frank contre la théorie des phagocytes comme bien fondée, fait de son côté l'observation que les rats blancs, au lieu d'être complètement réfractaires au charbon, comme l'admet M. Behring, sont, au contraire, sensibles h cette maladie. Dans les expériences de MM. Charrin et Roger -, les rats blancs succombaient après l'inoculation du virus charbonneux virulent, (sauf les cas où la quantité de virus ne dépassait pas une goutte) et mouraient même après l'introduction de 14 gouttes du second vaccin. Les rats soumis à la fatigue se montraient beaucoup plus sensibles, et prenaient le charbon mortel après une inoculation de 12 gouttes du second vaccin. Nous voyons, d'après ce court exposé historique, que la ques- tion du charbon des rats blancs est loin d'être suffisamment 1. Ceiilralbl. f. Bacteriol., 1889, t. VI, n°s 18, 19. 2. Co:nples renias de la Sociéti de Blolojis, "li janvier 1890, a" 3, p. 8o. 198 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. éclaircie. Pour les uns, ces animaux sontabsolumentréfractaires au charbon; pour les aulres, ils prennent le charbon, pour se guérir à coup sûr; pour d'autres encore, le rat blanc est très sen- sible à la bactéridie. En ce qui concerne Texplication de Télat plus ou moins réfractaire du rat blanc, les opinions sont égale- ment divisées. Les uns Tattribuent au rôle des phagocytes, les autres à l'alcalinité du sang ou à l'épaisseur du lissu tégumen- taire. Afin d'éclaircir toutes ces contradictions, il a fallu refaire les expériences en se servant de rats blancs aussi réfraclaires que possible. Après m'être assuré que les rats que je pouvais me procurer soit en Russie, soit à Paris, étaient bien loin d'être résistants, je me mis à expérimenter avec des rats blancs de Zurich, que M. Klebs a bien voulu mettre à ma disposition. Mais comme ces rats n'étaient pas non plus suffisamment réfractaires, je saisis l'occasion que me fournissait l'obligeance de M. Ch.Fran- kel pour me procurer des rats blancs de Berlin. Après avoir constaté que la plupart des rats blancs de l'Institut hygiénique de Berlin mouraient du charbon, M. Frànkel s'adressa à Bonn (endroit où furent exécutées les expériences de M. Behring), sans obtenir toutefois de résultat satisfaisant. Ce n'est qu'après ces tentatives infructueuses que M. Frdnkel parvint à obtenir dos rats blancs, dont quelques-uns résistèrent cette fois à l'inocu- lation charbonneuse. Huit individus de cette catégorie ont été mis à ma disposition et ont servi, avec les rats blancs provenant d'autres sources, à exécuterce travail. Avant d'exposer les résul- tats de ce dernier, je m'empresse d'exprimer ma profonde grati- tude à MM. les professeurs Klebs et Frankel, qui ont bien voulu me prêter leur concours. n La première question que nous devons examiner ici est de savoir si réellement les rats blancs sont réfractaires au charbon, et, dans ce cas, si cette immunité est bien durable. Disons tout de suite qu'à ce point de vue nous nous rangeons entièrement du côté de MM. LoelJler et Straus. Les rats blancs adultes résistent souvent à une première ino- culation avec le virus charbonneux non atténué, mais au lieu ÉTUDES SUll L'IMMUNITÉ. l'J9 d'acquérir un état réfractaire solide et durable, ils succombent dans la majorité des cas à des inoculations ultérieures. Des huit rats blancs envoyés de Berlin par M. Frânkel, six sont mort charbonneux ; le septième, une femelle, qui a résisté à quatre injections de virus, a succombé à une péritonite puerpé- rale, et le huitième fut sacrifié pour l'étude des phénomènes qui accompagnent la guérison. Parmi les six rats charbonneux, un mourut après la première et un autre après la troisième inocu- lation du virus ordinaire ; quatre rats moururent après une seconde injection. Une femelle (morte de péritonite) a résisté à quatre inoculations. Les rats adultes provenant d'autres sources ont souvent montré les mêmes phénomènes, et ce n'est qu'à KiefF que j'ai vu tous les rats vieux mourir sans exception, après avoir reçu une dose de virus ordinaire. Les jeunes rats blancs sont beaucoup plus sensibles au char- bon que les adultes. J'ai pu m'en assurer surtout en faisant des expériences avec des rats blancs âgés de 37 à 60 jours. Ces rats étaient issus d'une femelle provenant de Berlin, qui mit ses petits au monde onze jours après avoir été inoculée avec du sang- charbonneux. La femelle guérit du charbon, mais les petits mou- rurent sans exception après une première inoculation sous-cuta- née. En faisant passer le virus de rat à rat, j'obtins une bacté- ridie qui tuait du premier coup des rats très vieux dans l'espace de trois à six jours. Ce fait, démontrant l'accroissement de viru- lence du virus passé par l'organisme des rats, fut confirmé par la mortalité accélérée de plusieurs animaux (cobayes et lapins) inoculés avec ce virus. Je ne puis donc nullement partager l'avis de M. Behring sur l'immunité absolue et durable du rat blanc au charbon. Cette variété, en général plus résistante que la plupart des espèces ordinaires employées dans les laboratoires, présente cette parti- cularité que les inoculations charbonneuses antérieures ne protègent point, ou protègent faiblement contre les introduc- tions subséquentes du virus. Comme il a été dit plus haut, M. Behring, se basant sur l'insuccès de ses ensemencements de bactéridies dans le sérum obtenu avec le sang des rats blancs adultes, admet comme règle générale que le bacille charbonneux est entièrement inapte à végéter dans le corps de ces animaux. La prétendue immunité 200 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. de ces derniers se réduirait^ d'après lui, précisément à ce phéno- mène de stérilité du sérum. Mais il résulte des propresj-echerches de M. Behring que la non-réussite des cultures dans le sérum provenant d'un animal ne prouve nullement, ni l'impossibilité do végétation de la bactéridie dans le corps du même animal vivant, ni l'immunité de ce dernier. Ainsi M. Behring^ a été frappé par la mauvaise croissance ou par l'absence de toute croissance de la bactéridie dans le sérum provenant de plu- sieurs lapins, animaux qui pourtant sont loin d'être réfractaires au charbon, Mes expériences m'ont également montré qu'il est extrême- ment risqué de conclure des résultats obtenus avec les humeurs retirées de l'organisme à ce qui se passe chez l'animal vivant. Il m'est arrivé de voir la bactéridie ne pas croître dans le sang retiré de rats blancs qui eux-mêmes contractaient un charbon mortel. Mais j'ai pu constater, comme règle générale, que les spores des bactéridies ensemencées dans le sang des rats, même de ceux qui résistèrent aux inoculations charbonneuses, germaient et donnaient des cultures plus ou moins abondantes. D'ordinaire j'introduisais le sang dans des tubes assez étroits, et je l'ensemençais avec des spores puisées dans des cultures sur gélose. Les tubes étaient protégés contre la dessiccation. L'humeur aqueuse des rats blancs qui ont survécu à l'inocu- lation charbonneuse, donne des cultures de bactéridies souvent abondantes et formant des spores. Ces cultures peuvent être facilement obtenues soit dans des tubes, soit dans des gouttes pendantes. Bien des fois j'ai vu pousser la bactéridie dans ï'exsudat de l'œil et du tissu sous-cutané, exsudât qui contenait souvent un grand nombre de leucocytes. Le liquide de l'œdème sous-cutané provoqué par le charbon, mais ne renfermant point de bacilles, peut servir également de milieu favorable pour la culture de la bactéridie. Quoique a priori il n'y ait rien d'improbable à ce que, dans certains exemples, l'état réfractaire d'un animal soit occasionné par l'inaptitude des humeurs à nourrir une espèce parasitique, néanmoins il faut avouer que l'immunité des rats blancs pour le charbon n'est pas dans ce cas. Je ne peux donc pas accepter la 1. Deutsche med. Wochenschrifl, 1889, p. 870. ETUDES SUR L'IMMUNITE. 201 théorie de M. Bcliiing, parce qu'elle se trouve eu contradictiou avec les faits établis. C'est à tort que ce savant ' m'attribue la pensée que je me range de son côté, et que j'abandonne la théorie des phagocytes dans la question de l'immunité naturelle des rats blancs pour le charbon. III Passons maintenant aux phénomènes qui s'observent dans lanimal vivant inoculé avec le charbon. A de très rares exceptions près, la bactéridie inoculée à des rats blancs plus ou moins réfraclaires pousse dans l'organisme de ces animaux, comme l'a déjà affirmé M. G. Frank. Inoculée sous la peau, la bactéridie provoque une tuméfaction ou un œdème sous-cutané souvent très prononcé; introduite dans la chambre antérieure del'œil, elle occasionne une exsudation riche en leucocytes, se transformant souvent en un véritable hypopion. Quoiqu'il se produise à l'endroit inoculé sous la peau i/ne exsudation leucocytaire, il ne se forme pas une suppuration proprement dite. En ce qui concerne le côté extérieur et macroscopique des phénomènes qui se passent après l'inocu- lation sous-cutanée, je me range complètement à lavis de M. G. Frank. Les rats blancs contractent la maladie qui, dans la majorité des cas, se termine par une guérison complète. M. Frank compte que, sur 22 rats adultes inoculés par lui, un seul est mort charbonneux. Mais il ne faut pas oublier qu'il sacrifia beaucoup de rats quelques jours et même quelques heures après l'inocu- lation ; s'il les eût conservés plus longtemps, un certain nombre d'entre eux auraient certainement contracté aussi le charbon mortel. En inoculani la bactéridie sous forme de spores, on voit toujours celles-ci germer et produire des bâtonnets, que l'ino- culation soit pratiquée sous la peau ou dans l'œil. Plusieurs fois j'ai introduit deslils de soie chargés de spores dans l'œdème sous-cutané des rats en voie de guérison après une première inoculation charbonneuse. Ainsi, dans une expé- rience, je pris un rat blanc de M. Frankel, le quatrième jour après 1. Deutsche med. Woch., 1889, p. 870, noie première. 202 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Jui avoir inoculé du sang d'un cobaye charbonneux sous la peau. L'œdème était encore considérable, mais l'exsudat puisé au point d'inoculation ne contenait que des bactéridies dégé- nérées. J'introduisis dans l'œdème plusieurs petits fils de soie chargés de spores, et douze heures plus tard je pus constater un nombre assez considérable de bactéridies nouvellement poussées et parfaitement normales. Dix-huit heures après l'introduction des fils, j'en ai retiré un, et je l'ai vu entouré d'une quantité immense de bâtonnets courts, se colorant facilement, parfaitement normaux sous tous les rapports. Le rat survécut à ces deux inoculations, et ne mourut que trois mois plus tard, à la suite d'une inoculation pratiquée dans l'œil avec un virus de virulence ordinaire. Nous voyons donc que l'org-anisme du rat, dans la période de pleine guérison, fournit néanmoins un milieu favorable à la végétation de la bactéridie. L'inoculation du charbon aux rats les plus réfractaires est suivie le plus souvent de la germination et de la croissance des bacilles; mais, en répétant souvent ces inoculations sur le même individu, on aboutit quelquefois à un état d'immunité tellement opiniâtre que les spores finissent par ne plus germer du tout. Afin d'étudier ce phénomène, j'inoculai un vieux rat (femelle), qui avait résisté à trois infections charbonneuses précédentes, de la façon suivante : je lui introduisis sous la peau du dos un fil de soie chargé de spores et enveloppé dans un petit mor- ceau de ouate stérilisée; un autre fil semblable a été inoculé déposé sur la ouate, sans être protégé par celle-ci. Le lendemain, 19 heures après l'inoculation, il s'était produit autour des fils un exsudât liquide semi-transparent, dans lequel je pus distinguer beaucoup de leucocytes et peu de bactéridies courtes et tout à fait normales. Après avoir débarrassé le fil de la ouate qui l'en- tourait, je le vis entouré d'un nombre de bâtonnets charbonneux beaucoup plus considérable qu'autour du fil libre. Des leucocytes s'étaient introduits à travers la ouate, mais en moindre quantité que dans l'exsudat. Cela nous prouve donc que la bactéridie trouve un milieu qui permet sa croissance, même dans un orga- nisme dont l'immunité est renforcée par des inoculations précé- dentes, et parvient à pousser surtout dans les endroits protégés par de la ouate contre l'agression cellulaire. ÉTUDES SUR L'IMMUNITE. 203 L'organisme des rais qui ont résisté au charbon virulent per- met néanmoins la croissance des bactéridies fortement atténuées. Ainsi j'ai observé le développement des bâtonnets et des fila- ments du premier vaccin charbonneux dans la chambre anté- rieure de l'œil d'un rat de Berlin, un mois et demi après sa guérison du charbon virulent. IV Contrairement aux faits constatés par moi et M. Hess, et en désaccord même avec les observations de MM. de Christmas et Behring, M. Frank affirme que la phagocytose fait absolument défaut pendant le cours de la guérison du charbon des rats blancs. Il est vrai que quelquefois, en examinant l'exsudat sous- cutané retiré de l'endroit de l'inoculation, on est frappé par le grand nombre de leucocytes ne contenant pas de bacilles, ainsi que par la présence de beaucoup de bactéridies libres plus ou moins anormales et dégénérées. Parmi celles-ci, on trouve le plus souvent des bâtonnets courts, plus larges d'un bout que de l'autre, et présentant ainsi des formes plus ou moins coniques. Mais il ne faut point se contenter d'un examen superficiel d'une ou de quelques préparations. En poursuivant les recherches plus attentivement, on finit par trouver un nombre souvent très consi- dérable de leucocytes qui sont tout à fait remphs de bactéridies (Fig. 1-3). La particularité des rats blancs consiste en ceci que, chez eux, la répartition des bactéridies contenues dans des phagocytes est très inégale; tandis qu'un très grand nombre de leucocytes ne renferment point ou contiennent très peu de bacilles, d'autres en contiennent des amas entiers, dans lesquels il est souvent difficile de distinguer les bactéridies isolées. Les phagocytes qui se montrent si avides sont, â quelques exceptions près, des microphages à noyau multiple. Les bacilles contenus dans ces cellules présentent souvent la facilité de coloration et d'autres propriétés absolument normales; mais on trouve aussi, à côté, des bactéridies à forme conique, pâles et plus ou moins dégénérées (Fig. 4). Les phagocytes remplis par un grand nombre de bâtonnets éclatent avec une facilité extraordinaire, et on voit à chaque pas des cellules qui ont laissé échapper une partie de leur contenu 204 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (Fig-. 3). Les procédés de préparation occasionnent celte rupture des phagocytes; mais on doit admettre qu'un certain nombre de ces cellules a éclaté ou était déjà prête à éclater dans l'inlérieur de l'organisme. Ainsi on observe fréquemment des microphages remplis de bâtonnets, et ne contenant plus que des débris du noyau mortifié (Fig-. o, n, n). La répartition des bacilles en amas nous guide dans des cas pareils, mais souvent aussi ces amas se désagrègent et les microbes sont dispersés. Celte particularité de la phagocytose des rats blancs nous explique ainsi la fréquence relative des bactéridies libres et dégénérées dansl'exsudat, fréquence qui frappe l'observateur au premier abord. En affirmant ceci, je ne veux nullement dire que toutes les bactéridies sans exception, qu'on trouve mortes et en dehors des cellules, proviennent ainsi de l'inlérieur des phago- cytes. Comme dans les milieux même les plus ferliles, il meurt un certain nombre de microbes, soil à la suile d'un transport subit dans un terrain nouveau, soit par d'autres causes. Mais il reste démontré que la phagocytose chez les rais en voie de g'ué- rison est en général 1res prononcée. Après l'inoculation du charbon dans la chambre antérieure, la phagocytose est peut-être plus frappante encore, à cause de la concentration de l'exsudation en un point plus restreint. Les deux premiers jours qui suivent l'inoculation, les bactéridies restent pour la plupart en dehors des cellules ; mais à partir du troisième jour, si le rat résiste à l'infection, presque tous les bacilles se trouvent dans l'intérieur des leucocytes. Celle pha- gocytose, qui est surtout l'œuvre des microphages, conhrnie de nouveau la règle annoncée plus haut qu'un certain nombre de cellules se remplissent d'une grande quantité de bacilles (Fig-. 6), tandis que d'autres leucocytes se trouvant à côté n'en contien- nent pas du tout. Parmi les bactéridies intracellulaires, un très grand nombre conserve pendant un certain temps la faculté de prendre les couleurs d'aniline; d'autres perdent cette propriété et ne se colorent que faiblement (Fig. 7, 8). Ces bacilles incolores ou pâles se distinguent facilement par leur forme qui persiste davantage. Les leucocytes remplis de bâtonnets éclatent aussi facilement que ceux décrits plus haut, el on obtient alors des amas (Fig. 9) qui pourraient être quelquefois envisagés, quoique à tort, comme se trouvant en dehors des cellules. L'état mortifié ETUDES SUR L'IMMUNITE. 205 du noyau cl'nii certain noml)re de leucocytes indique que ces cellules, qui renfermaient des bacilles, ont péri dans l'œil même. A côté des débris du noyau de ces phagocytes (Fig. 10, n, n) on voit souveut des bactéridies plus ou moins dégénérées et deve- nues libres, qui, certainement, se trouvaient auparavant dans l'intérieur des leucocytes. L'exsudat de la chambre antérieure de l'œil, outre les micro- phages, renferme encore uu nombre plus ou moins grand de macrophag-es. Ces dernières cellules, dont le rôle comme destruc- teurs immédiats des bacilles parait être moins considérable, en- globent des leucocytes, souvent en grande quantité. La ligure 11 nous représente un macrophage qui renferme huit autres cellules et cinq bactéridies provenant probablement de l'intérieur des microphages englobés. Les grands phagocytes sont encore plus difficiles à conserver intacts que les petits, et il faut souvent une attention spéciale pour les observer d'une façon suffisante. Les bactéridies atténuées du premier vaccin, après s'être propagées dans la chambre antérieure^ deviennent également la proie des phagocytes. S'allongeant de préférence en filaments, ces bactéridies sont souvent englobées par plusieurs micro- phages, réunis mais non soudés en une masse protoplasmique commune (Fig. 12). En mettant à l'étuve des gouttes suspendues d'un exsudât de l'œil, qui renferme des bactéridies englobées en grand nombre, on peut se convaincre que beaucoup de bâtonnets croissent en longueur, manifestant ainsi leur état vivant. Lorsque j'ai voulu répéter l'observation qui m'a souvent réussi chez les pigeons ', et lorsque par conséquent j'introduisis une goutte d'exsudat dans du bouillon, je fus surpris par le fait que beaucoup de leucocytes conservant, pendant plusieurs heures, leur état amiboïde très actif, s'emparèrent sous mes yeux de bactéridies en voie de croissance qui se trouvaient libres auparavant. M'étant convaincu ainsi qu'on ne pouvait pas compter sur la mort des phagocytes plongés dans du bouillon, j'ai du modifier l'expérience de la manière suivante. Je pris une goutte d'exsudat de l'œil d'un rat inoculé avec des bactéridies, après la mort de l'animal, survenue à une période oij les pha- 1. Ces Aiina'cs, 1890, n» 2, p. 80. 206 ANlNALES DE L'INSTITUT PASTEUll. gocytes renfermaient un assez grand nombre de bâtonnets. Après m'être assuré que tous les leucocytes étaient bien morts, j'ajoutai du bouillon à l'exsudat, et j'introduisis la goutte suspendue ainsi préparée dans Fétuve. Quelques heures plus tard, je pus cons- tater que les bactéridies, dont un certain nombre était encore vi- vantes, poussèrent dans l'intérieur des leucocytes et s'allongèrent dans le bouillon en forme de filaments (Fig. 13, 14). Ceci prou- vait que les bacilles charbonneux avaient été englobés à l'état vivant. La virulence de ces bactéridies intraphagocytaires n'a pas été étudiée à l'aide de la méthode compliquée que j'avais employée dans mon travail sur les pigeons. Je me suis contenté cette fois de la constatation du fait que l'exsudat, au moment où la phagocytose était déjà très grande (par exemple le qua- trième jour après l'inoculation), introduit sous la peau des cobayes, leur donnait le charbon mortel. Après avoir vu une phagocytose prononcée chez tous les rats examinés à ce point de vue, je me suis demandé par quelle raison ce phénomène a pu si complètement échapper à M. G. Frank? En lisant son mémoire, je fus frappé par la circonstance que dans ses conclusions M. Frank parle d'un ton beaucoup plus positif que dans l'exposé des faits. Ainsi, en décrivant les phénomènes du troisième jour de la maladie, il dit que jamais il n'a été en état de constater « avec certitude » la présence des bacilles dans l'intérieur des leucocytes. 11 y avait donc quelque chose comme de la phagocytose sur les préparations de M. Frank, seulement il ne pouvait point s'en assurer d'une manière suffisante. Plu- sieurs fois aussi M. Frank parle des bacilles disposés en amas compacts, et dans un passage il dit même que ces amas « ont des contours régulièrement arrondis w. Qu'est-ce donc que ces amas de bactéridies à forme ronde se trouvant dans le tissu infiltré, sinon des phagocytes remplis de bacilles charbonneux? Le noyau de ces cellules a pu d'autantplusfacilementéchapper à M. Frank qu'il ne faisait point de colorations doubles de ses préparations. Cette interprétation me paraît d'autant plus probable que tous les observateurs autres que M. Frank ont pu observer la phagocytose, plus ou moins développée, chez le rat blanc. ETUDES SUR L'LMMUNITÉ. 207 V Chez les espèces animales 1res sensibles au charbon, comme le lapin, le cobaye, et la souris, une phagocytose assez pro- noncée à l'endroit de l'inoculation, vis-à-vis de la bactéridie introduite, est un signe que l'animal survivra à l'infection, soit à cause de son état réfractaire, soit par suite de l'inefficacité du virus. En se basant sur cette règle, on est en état, à peu d'excep- tions près, do prévoir d'avance le résultat des expériences. Les choses se passent d'une manière bien différente chez les espèces moins sensibles ou relativement réfractaires, comme le pigeon et le rat blanc. Chez ces animaux on voit souvent, après une phagocytose très active à l'endroit de l'inoculation, et après la disparition complète de tous les phénomènes locaux, l'affection générale mortelle se déclarer. Dans ces cas, la mort survient quelquefois très tardivement. Ainsi un des rats de Berlin mourut 19 jours après avoir été inoculé avec un virus de virulence inférieure à la moyenne ; la rate de cet animal (long de 175 mil- limètres sans compter la queue), a atteint une longueur de o6 millimètres, ce qui confirme la règle générale que cet organe s'hypertrophie en raison directe de la durée de la résistance. L'étude des phénomènes qui se passent dans les organes des rats morts du charbon est très importante au point de vue de la phagocytose en général. Nous avons dit plus haut que M. Hess a déjà décrit des bactéridies intracellulaires dans la rate et le foie du rat blanc. En examinant des coupes de ces organes colorés par la méthode de Qram., avec coloration préalable par le picro- carmin, on trouve facilement un nombre plus ou moins considé- rable de cellules contenant des bactéridies. Ce ne sont que rare- ment des microphages, car la grande majorité de ces phag-ocytes rentre dans la catégorie des macrophages, représentés par des cellules de la pulpe spîénique, les cellules étoilées de M. Kupffer, et les leucocytes uninucléaires siég'eant dans les capillaires du foie. Le protoplasma de ces macrophages contient beaucoup de vacuoles remplies d'un liquide parfaitement transparent. Sou- vent on voit ces vacuoles se former autour des bactéridies englo- bées, et qui subissent alors évidemment une influence nuisible. 208 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Cela est surtout probant dans les cas où la vacuole se développe autour d'une partie du bacille qui manifeste seule une dégéné- rescence, traduite par le cbangement de coloration (Fig. 19, 20). A mesure que les macrophages se remplissent de bactéridies, la formation de vacuoles devient de plus en plus abondante, de sorte que bien souvent le protoplasma de la cellule ne forme qu'un sac à parois minces, rempli par une substance transparente et composée évidemment des sécrétions du phagocyte et du parasite (Fig. 21). Le noyau, conservant sa forme caractéris- tique, se trouve logé dans l'épaisseur du sac (Fig. 23, n). Dans des cas rares, j'ai pu observer le phénomène de mitose des macrophages ne renfermant point de bactéridies, ou bien en contenant un certain nombre (Fig. 22, n). Les macrophages, déjà assez grands au début, s'hypertro- phient pendant leur lutte avec le microbe, ce qui leur donne un aspect souvent tout à fait particulier. En outre des bactéridies, ils englobent encore des microphages (Fig. 24) et des lympho- cytes qui s'accumulent dans leur voisinage et concourent à l'augmentation de leur volume. Des macrophages pareils rem- plissent souvent des capillaires entiers en prenant des formes parfois bizarres (Fig. 25). A mesure que ces phénomène